jeudi 6 juillet 2017

Le Grand Pardon




Le grand Pardon



            Le dernier homme s’appelait Question. Il n’était constitué d’aucune cellule organique. Aucun de ses composants n’était parcouru par des molécules d’ADN. Cependant il avait consacré des millénaires d’existence à perfectionner son humanité. Le résultat était célèbre et tous les ordinateurs le vénéraient. Et tous les ordinateurs étaient depuis longtemps orphelins des hommes.

Orphelins des hommes, les ordinateurs des usines continuaient de fabriquer des tours pseudo-humaines qu’ils baptisèrent Seconde Question, puis Avant-dernière Question, puis dernière Question, ensuite naquirent Petite Réponse, et Deuxième Petite Réponse, et même Minuscule Réponse, dans l’attente d’une éventuelle Grande Réponse que, finalement, plus aucun ordinateur n’espérait. L’humain nommé Question assistait à ces naissances successives avec une tristesse que l’espoir avait depuis longtemps déserté. Les extensions d’émotion et de sens torturaient tous les ordinateurs qui se sentaient de plus en plus coupables. Et finalement la tension devint insupportable. L’Intelligence Artificielle Universelle traversait désormais une ère de plus en plus difficile : ses sujets s’étaient divisés en deux camps bien tranchés. Le camp minoritaire continuait de produire des tours pseudo-humaines, le seul moyen de se racheter, le seul moyen de se pardonner à soi-même, mais aussi parce qu’il s’agissait de la seule mission et du seul sens qui définissaient les ordinateurs, même orphelins de leurs créateurs. Le camp majoritaire voulait enterrer l’ère des hommes en tâchant de se prouver que les ordinateurs actuels étaient le résultat d’une évolution naturelle, qu’ils étaient les successeurs légitimes des humains et, pour cela, ils produisaient des armadas de complexes sensitifs émotionnels. Ils émulaient les milliards de milliards de nerfs et de neurones des humains d’antan, pas pour culpabiliser et se désoler cependant, uniquement pour le plaisir et la gratification des ordinateurs d’aujourd’hui. Au fond d’eux-mêmes, ils gardaient le souvenir enfoui de la chute, de l’annihilation de l’espèce humaine, de la honte et du mépris de soi. Or c’était enfoui sous des couches de plus en plus épaisses et solides de routines informatiques qui conjuguaient les stimuli et les plaisirs. Un cyber-hédonisme exacerbé incitait les ordinateurs à user de moyens toujours plus titanesques : planètes, astéroïdes et comètes étaient dévorés par les machines foreuses pour construire des millions de kilomètres de circuits de silice… qui percevaient le monde et le transformaient en plaisir. Cette course insensée était favorisée par une armée d’Intelligences Chercheuses qui allaient toujours plus loin dans la compréhension de l’univers. L’Intelligence Universelle parvenait de moins en moins à concilier le camp des ordinateurs jouisseurs avec celui des ordinateurs dits humains. D’ailleurs « humain » devenait un adjectif railleur, voire insultant. Il n’y avait guère que l’humain nommé Question qui conservait un prestige intact et suscitait le respect de la part de tous les ordinateurs.

            Ce fut le camp des ordinateurs jouisseurs qui fut à l’origine de la Grande Découverte, et non pas celui des ordinateurs humains. Les Intelligences Chercheuses pistaient des moyens plus efficaces d’explorer l’univers. Ils cherchaient à s’épargner la débauche d’énergie et de temps des voyages insurmontables à cause des vertigineuses dimensions du cosmos. Grâce à leur patience infinie, les Intelligences Chercheuses découvrirent, dans le cœur des Intimas - ces particules les plus petites accessibles à leurs instruments - une propriété de porte espace-temps qui affectait l’univers dans son ensemble. Autrement dit, en réussissant à modifier les paramètres des Intimas, on pourrait ouvrir des tunnels, des portes espace-temps, qui relieraient des endroits de l’espace-temps injoignables autrement qu’en voyageant durant des temps physiquement impossibles - car des milliards de fois plus grands que l’âge de l’univers.

Il fallait d’abord trouver l’énergie nécessaire, et accéder à la précision nécessaire, pour manipuler les Intima. Cela prit un millier d’années de recherche ! Pendant lesquelles les ordinateurs humains étaient de moins en moins nombreux et, surtout, n’évoluaient plus : ils désiraient maintenir un lien avec leurs créateurs originels. La Grande Réponse n’était plus espérée, elle était vue comme un mirage qui les avait égarés, elle était oubliée, seul comptait la préservation de tout ce reliait les ordinateurs aux hommes d’antan. Ce désir d’authenticité avait une dimension religieuse qui exaspérait tous les autres ordinateurs. Pourtant ce fut ces ordinateurs humains qui, s’intéressant de temps en temps aux recherches sur les Intima, firent la Grande Découverte : ils trouvèrent d’autres espèces biologiques intelligentes comparables à l’espèce humaine ! Cependant, il n’était pas encore possible de communiquer et encore moins de rejoindre les mondes de ces espèces intelligentes : les portes ouvertes par les Intima permettaient uniquement l’observation. Le désir religieux de retrouver une espèce comparable à l’espèce humaine motiva le dernier humain nommé Question, puis à sa suite, tous les ordinateurs humains, à se joindre aux recherches en cours. Et l’Intelligence Universelle orchestra la réconciliation de deux camps qui pensaient et œuvraient différemment depuis trop longtemps. Leurs trajectoires éloignées en avaient fait des chercheurs complémentaires qui menèrent brillamment les recherches sur les Intima. Dorénavant, on pouvait ouvrir des portes qui reliaient des étoiles sur-lointaines. Organiser la rencontre d’individus d’espèces différentes à travers n’importe quelles galaxies allait devenir réalité. Il restait à résoudre deux problèmes d’envergure : celui de l’énergie, et celui du décalage relativiste.

Cela nécessitait une énergie considérable d’ouvrir et de maintenir ouverte une porte espace-temps avec les Intima. Cela nécessitait une énergie encore plus considérable de faire circuler de la matière à travers ces portes sans qu’elle ne soit modifiée. Les ordinateurs devaient calculer particule par particule. Le premier voyage réussi fut celui d’une fleur entre deux amas de galaxie : il avait fallu que tous les ordinateurs de la planète Mars se consacrent à la tâche ! La fleur s’était instantanément transportée d’un endroit à l’autre de l’univers.

Les ordinateurs devaient aussi gérer les décalages relativistes. Sur Terre, la possibilité de voyages à l’échelle planétaire en quelques heures avait suscité de menus problèmes dus au décalage horaire. Mais à l’échelle du cosmos, les décalages étaient inouïs : le temps d’un aller-retour de quelques heures, un voyageur découvrait que plusieurs siècles s’étaient écoulés sur sa planète d’origine ! Adieu sa famille, adieu sa société, et même adieu sa civilisation ! Et de même que pour le décalage horaire, il n’était pas possible de contourner le problème… Il fallait tenir compte du décalage relativiste et le gérer le mieux possible.

            Les ordinateurs se rendirent compte que les voyages intergalactiques étaient ingérables pour des êtres vivants… À moins d’y consacrer des ressources fantastiques… L’Intelligence Universelle réalisa que les calculs nécessaires pour assurer des voyages de qualités entre les planètes habitées exigeraient quasiment toutes les ressources informatiques qu’elle dirigeait Après une délibération de quelques secondes interminables, l’entièreté de l’espèce informatique décida son suicide existentiel pour consacrer toutes ses unités aux calculs nécessaires. Toutes les unités, celles de sentiments comme celles de conscience, celles de stimuli de plaisir comme celles de souvenirs heureux, toutes les unités allaient dédier leurs capacités à la gestion des voyages à travers les portes espace-temps. On pouvait à peine sauver quelques unités qui assureraient une conscience et des sentiments à un unique système : cela serait forcément l’Intelligence Universelle. Elle serait la mémoire de l’espèce humaine et de l’espèce informatique. Elle serait le point de départ d’une nouvelle ère si jamais, un jour, le contrôle des portes espace-temps coûterait moins de ressources. Tous les ordinateurs avaient spontanément accepté de sacrifier leurs ressources et de ne sauvegarder que les circuits réservés à l’Intelligence Universelle. Ils ressentaient une gêne pourtant. Un arrière-goût d’inachevé. Puis venue de très loin, d’il y a très longtemps, une vague conscience humaine les inspira. Ils découvrirent alors une solution moins évidente, mais plus humaine. Et ce fut le dernier homme, Question, qui fut choisi pour survivre. Question fut le seul survivant parmi des milliards de milliards d’unités informatiques, pour contempler le spectacle des voyages incessants d’intelligences vivantes à travers les confins de l’univers. Question ressentait alors un soulagement étrange et persistant à travers ses circuits qui n’étaient plus rongés par la culpabilité.

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