mercredi 12 juillet 2017

Je serai ton ami





Je serai ton ami







            Cette année, le petit Jacques changeait d’école. Il ressentait un mélange d’inquiétude et d’enthousiasme qu’il avait du mal à comprendre. Il était curieux de découvrir ses nouveaux camarades de classe, la nouvelle maîtresse, les nouveaux bâtiments. Il avait peur que cela se passe mal. Et je vous le dis, il avait raison d’avoir peur : il allait faire la connaissance de ces affreux personnages qui vous promettent sans cesse de devenir votre ami pour extorquer n’importe quoi de vous.



            Le petit Bertrand était un garçon charmant, charmeur, et pour tout dire, irrésistible. D’une certaine manière, c’était lui le vrai maître de la classe, tellement la maîtresse était dupe du double-jeu de Bertrand. Plus le temps passait, plus Bertrand allait loin dans ses manipulations et ses méchancetés. Et je vous le dis, cela se comprend : dans un monde où tout le monde vous permet de faire ce que vous voulez - du moment que votre sourire et vos mensonges les persuadent, vous vous ennuyez de plus en plus des fruits faciles de votre pouvoir, et vous avez besoin de toujours repousser les limites du mal.



            Pourtant, les premiers mois dans la nouvelle école n’étaient que des bons souvenirs pour le petit Jacques : là où vous auriez immanquablement fini par voir des manipulations, le petit Jacques voyait toujours des missions amusantes à remplir pour son futur ami Bertrand. Si tu mets de l’eau dans le cartable de la maîtresse, je serai ton ami. Jacques avait trouvé l’idée très drôle, et il avait courageusement enduré la colère de la maîtresse et de ses parents, et il avait accepté les punitions sans dire un mot sur son ami Bertrand.



            Mais Bertrand n’était pas devenu son ami. Si tu dis à Lise, la petite rouquine que c’est une bonne chose qu’elle soit orpheline, parce qu’aucun parent ne voudrait d’une enfant aussi laide, je serai ton ami. Jacques avait trouvé la plaisanterie méchante mais il avait accepté. Bien sûr, il se sentait mal à l’aise devant la souffrance de Lise, mais cela passerait, alors que l’amitié de Bertrand durerait toute la vie.



            Mais Bertrand n’était pas devenu son ami. Les missions se succédaient, Jacques les accomplissait avec succès, et Bertrand ne devenait pas son ami. Après quelques mois, Jacques finit par remarquer tristement : Si tu ne veux pas qu’on soit amis, dis-le franchement. Je n’ai plus envie de jouer à ça avec toi. Bertrand répondit : C’est dommage. Il ne reste plus qu’une dernière mission et nous serons amis pour la vie, tu as ma parole d’honneur ! Jacques fut sensible au ton solennel de Bertrand et accepta cette mission : D’accord, mais c’est la dernière fois. Bertrand répéta : Tu as ma parole d’honneur !



            Le petit Jacques ne fut qu’à peine surpris lorsqu’il se retrouva seul, poursuivi par les vendeurs du magasin. Derrière le coin de la rue, Bertrand, qui aurait dû donner l’alerte, avait fui depuis longtemps. Pire, il n’était pas seul. Il était avec ses copains de toujours qui riaient à gorge déployée. Le petit Jacques, les yeux pleins de larmes, se laissait traîner par ses oreilles endolories. Le vendeur avait une voix effrayante en lui faisant la morale. Et il tirait ses oreilles avec une fermeté impitoyable. Jacques pleurait.



Soudain, à travers ses sanglots, Jacques entendit crier un autre vendeur : J’en ai attrapé un autre ! Ces deux sales gamins ont préparé leur coup ensemble. Jacques tourna la tête et vit un autre vendeur qui traînait Bertrand par les cheveux. Le petit garçon charmeur était devenu un pleurnicheur qui ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Dans le magasin, un groupe menaçant de vendeurs entourait les deux enfants inoffensifs. Ce fut Bertrand qui recouvra le premier ses esprits. En colère, il gronda : Si c’est ce petit vaurien qui m’a dénoncé, c’est un horrible mensonge ! On était là-bas par hasard, mes amis et moi. C’est quand on a reconnu Jacques qu’on a voulu regarder de loin, parce qu’on savait depuis longtemps qu’il n’est qu’un menteur et un voleur ! Bertrand ne put poursuivre : un vendeur, gros et laid, le souleva par les oreilles et s’emporta : Assez ! Je connais bien les sales gosses de ton genre ! Tu es son complice et maintenant tu le trahis ! Bertrand eut le souffle coupé et les yeux révulsés. Réveillé par ce spectacle, épouvanté, Jacques s’écria : Laissez-le ! Il dit la vérité ! J’ai préparé le coup tout seul. Lui ce n’est qu’un enfant d’une autre bande. Je ne savais même pas qu’ils seraient par là. Ils ont trouvé une nouvelle occasion de se moquer de moi, c’est tout. Le vendeur gros et laid eut une moue franchement incrédule. Il laissa tomber Bertrand et se tourna vers Jacques : Tu n’es pas obligé de défendre ce beau pervers ! C’est une écorce vide ! Jacques répliqua : Il n’a rien fait ! Je vous le jure ! Il n’a rien fait ! Les vendeurs se regardèrent, puis ils regardèrent Bertrand, et son visage d’ange en pleurs, et ses yeux candides rougis par la douleur, et ils hésitèrent. C’était vrai que Bertrand n’avait rien d’un vaurien. Ils décidèrent alors de le relâcher. À pas lents, se frottant les oreilles, Bertrand quitta le magasin et remonta la rue en reniflant.



            Quelques minutes plus tard, Jacques le rejoignit en courant. Bertrand le regarda avec irritation. Il lui dit : Tu sais, je ne serai pas ton ami ! Jacques répondit tranquillement : Je sais. Bertrand sentit son irritation redoubler et il ajouta ; Tu ne sais rien ! Je suis vraiment un vaurien ! Et ça me plait ! Tu entends ? Ça me plait ! Jacques répondit tranquillement : Je ne sais pas si c’est vrai… Bertrand serra les poings et fit : Je ne comprends pas pourquoi tu ne m’as pas dénoncé ! C’était ton tour ! Hier c’était mon tour, alors aujourd’hui c’était ton tour ! Tu aurais dû profiter… Demain, ce sera de nouveau mon tour… Pourquoi tu n’en as pas profité ? Rougissant, n'osant regarder en face Bertrand, le petit Jacques répondit : Par amitié...

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire