dimanche 30 juillet 2017

Brins d'herbe et pommes de pin




Brins d’herbe et pommes de pin



            Votre papa vous l’aura peut-être dit mieux que mon papa : l’humanité est constituée de deux catégories bien distinctes. D’une part, il y a les diviseurs, d’autre part il y a les unificateurs. Les diviseurs sont des perfectionnistes amoureux du classement : pour eux, il n’y a pas des lutins et des gnomes, non, pas du tout ! Il n’y a qu’une longue gradation de petits êtres tous différents, et toute taxinomie n’est finalement qu’une approche imparfaite de la réalité, un outil souvent utile, toujours limité. Pour le meilleur des taxinomistes, finalement, le rêve serait que le cerveau soit capable d’appréhender facilement un classement en millions de cases ! Ainsi, chaque lutin et chaque gnome aurait sa petite case dédiée, bien sûr, mais aussi chaque lutin, chaque gnome serait divisé en plusieurs cases selon son âge, son humeur, ses opinions du moment ! Et une merveilleuse correspondance spirituelle permettrait de rapprocher instantanément les cases semblables, que ce soit par une idée, une couleur, un nombre, une caractéristique aux limites de l’entendement !

            D’autre part, il y a les unificateurs : pour eux, tous les lutins et tous les gnomes ne sont que d’infimes variations, finalement, d’un unique absolu ! Scruter les détails n’est qu’un diabolique divertissement qui éloigne l’esprit de sa mission essentielle : s’accomplir dans le grand Tout, sans limites et indifférencié.

            Alors comme moi, vous avez probablement trouvé votre papa très, très compliqué, surtout au sujet d’êtres dont on n’est vraiment pas certain de l’existence ! Cependant j’étais obligé de rendre hommage à nos papas car, d’une certaine manière, ils avaient tous raison : il fut un temps où les gnomes et les lutins étaient les mêmes créatures. Puis arriva quelque étrange accident et, depuis, lutins et gnomes furent distingués, parfois en des termes les plus belliqueux, comme lors des temps obscurs suivant l’abandon de la tour de Babel.

            Quel est cet étrange accident ? Je vais surprendre peu de monde, ces petites créatures furent bouleversées par l’existence des humains. Pourtant les humains ne mangent pas de gnomes ou de lutins, ni à ma connaissance ni à la vôtre, n’est-ce pas ? Ils ne les utilisent pas pour récolter du miel ou de la soie, n’est-ce pas ? Ils ne les utilisent pas pour labourer les champs ou pour garder la maison, n’est-ce pas ? Le fait est que les gnomes et les lutins sont si peu utiles aux humains que ces derniers doutent même de leur existence. Et pourtant…

            Qu’on se remémore cet étrange accident. Les humains aiment à marcher à travers routes, champs, plages et forêts, c’est indiscutable. Or ils ont l’habitude, tout à fait innocente, de s’essuyer les souliers dans l’herbe et de d’envoyer des coups de pied dans les pommes de pin. C’est indiscutable. Le drame, c’est qu’une fois sur deux, en toute inadvertance, sans aucune malveillance, au lieu de s’essuyer les pieds dans l’herbe ou d’envoyer bouler une pomme de pin, l’être humain s’en prend à une petite créature innocente. La nature est ainsi faite qu’en toute innocence, des créatures maltraitent d’autres créatures sans que ce ne soit ni volontaire ni nécessaire. Au départ, les petites créatures maltraitées par les humains rigolaient de bon cœur. Après tout, un coup de semelle ou de talon n’est pas si grave. Ce fut un autre humain qui sema la division affreuse, et déclencha l’étrange accident. Cet humain, par ignorance, par bêtise, ou par désœuvrement, s’adressa aux petites créatures de la sorte : Savez-vous qu’il existe une nette différence entre les petites créatures sur lesquelles on s’essuie la semelle et les petites créatures que l’on propulse au loin d’un coup de pied désinvolte ?

            Tout d’abord les petites créatures rirent de bon cœur à cette remarque. Mais le venin était entré dans leur cœur. Et les petites créatures se dirent qu’après tout, mieux valait être la créature qui sert à s’essuyer la semelle. Non, mieux valait être celle qu’on envoie voltiger d’un coup de pied. Non, mieux vaut servir la voie de la propreté, de la santé. Non, mieux vaut servir la voie de l’expression, de la pacification. A partir de là, les petites créatures s’opposèrent de plus en plus farouchement. Pour clôturer une discussion animée, pour mettre un terme à une négociation, pour se libérer d’une promesse trop contraignante, pour … ces petites créatures avaient pris l’habitude d’argumenter de la sorte : Après tout, les humains s’essuient sur toi comme sur un brin d’herbe. Après tout, les humains te tapent dedans comme dans une pomme de pin. Et peu à peu, le venin divisa pour toujours ces créatures autrefois paisibles en lutins et en gnomes. Nous n’allons quand même pas nous déclarer la guerre ?! se disaient ces petites créatures. Et pourquoi pas ? se répondaient-elles. Après tout, c’est bien ainsi que les hommes vivent…

            Alors je ne vous surprendrai pas en concluant que deux types d’historiens s’affrontent pour décrire le conflit qui opposa les gnomes et lutins, ce conflit qui se perpétue aujourd’hui, et qui ne finira jamais, tant que l’on pourra distinguer les gnomes des lutins. Et justement, il y a d’un côté les historiens diviseurs, qui considèrent qu’il y a d’un côté les lutins et de l’autre les gnomes, qu’il y a d’un côté la guerre et de l’autre la paix. Et même il existe autant de catégories de paix et de guerres qu’il existe d’époques, de pays et de sociétés… Et il y a les historiens unificateurs, selon lesquels il n’existe qu’une seule voie, un seul type de créature, un seul type de vie, et un seul type de relation. Selon eux, il n’y a donc ni paix ni guerre, mais un unique continuum géopolitique dans lequel on ne peut, de toutes façons, pas vraiment différencier les gnomes des lutins. Et pourtant, voyez de ce côté ces petits êtres grincheux à force de recevoir des coups de pied au postérieur, et voyez de l’autre côté ces petits êtres rigolards à force d’être chatouillés de déjections plus ou moins tièdes ! Cela vous amuse ? Cela vous effraie ? Pensez-y la prochaine fois que vous shooterez une pomme de pin, la prochaine fois que vous vous essuierez le soulier dans l’herbe.

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