lundi 10 avril 2017

Questions sans réponse


Questions sans réponse



    Il était une fois un très vieil homme qui vivait seul dans une cabane loin du village. Mais presque tous les jours, les enfants du village allaient lui rendre visite : ils aimaient sa simplicité, son talent pour raconter les histoires, et son écoute respectueuse et bienveillante qu'il accordait à tous. Avec ce vieillard, on pouvait parler de tout, et on pouvait poser les questions que les autres adultes occultaient ou raillaient. 

    On avait du mal à croire que cet homme allait avoir cent-dix ans. On avait du mal à croire qu'il s'était échappé de la maison médicalisée où il s'était lassé de discuter avec, selon lui, de vieux pensionnaires éteints et un personnel à l'esprit presque aussi éteint que le corps des vieux pensionnaires. Selon lui, ces infirmiers, médecins, cuisiniers ou jardiniers étaient semblables à toutes les personnes que le centenaire avait croisées dans sa vie : des personnes qui bougeaient et qui parlaient beaucoup, mais qui restaient interdites et inutiles devant quelque bonne question.

    Les enfants du village allaient régulièrement à la cabane du centenaire, et même ils couraient en poussant des cris perçants, excités d'avance par les fous-rires assurés dus aux bonnes conversations avec le centenaire. Ce dernier les accueillait toujours avec une bonhomie rieuse car il trouvait presque en eux l'écoute et le répondant que sa très longue vie lui avait toujours refusé.

Le centenaire racontait volontiers ses souvenirs d'écolier, les questions qu'il posait à ses parents, à ses maîtres, et à tout adulte qu'il rencontrait. Il voulait savoir ce qui se cachait derrière la réalité qu'il percevait, il voulait savoir ce qu'était la mort et ce qu'elle signifiait, il voulait savoir pourquoi mimer une vie de fourmis humaines alors que tout semblait promis à l'extinction et à l'oubli... En général, il n'obtenait pas de réponses. S'il en obtenait, elles étaient ridicules ou invraisemblables. Finalement il préférait encore entendre quelque brave imbécile lui confier : Je préfère ne pas y penser.

    Le centenaire racontait volontiers ses souvenirs de jeune homme, les questions qu'il posait à ses premiers amis, à ses premières fiancées, à toute personne qu'il rencontrait. Il voulait comprendre d'où venait l'énergie et le sérieux avec lesquels ses semblables se vouaient à un labeur et des devoirs dénués de sens, un labeur et devoir qui, souvent, ne les rendaient ni heureux ni même fiers de les accomplir. Il voulait savoir pourquoi tant de mots et de gestes échangés au nom de l'amour et de l'amitié alors que, derrière les façades, si peu de sentiments étaient vraiment ressentis. En général, il perdait ses amis et ses fiancées. Finalement il préférait encore vivre seul que rester en compagnie de personnes qui n'avaient que des réponses creuses et fausses à lui offrir.

    Le centenaire racontait volontiers ses conflits avec certains patrons qu'il avait rendu presque fous à force de vouloir comprendre en profondeur leur désir sans fin de richesses et de plaisirs. Dans le monde du travail et du profit, il s'était souvent fait jeté à coup de pieds plus ou moins polis. Et dans le monde de la philanthropie et de charité, il s'était aussi disputé avec beaucoup de ses semblables. Aux beaux parleurs qui avaient construit des théories et des poèmes pour lui répondre de manière comique, il avait préféré les êtres gauches et simples qui ne l'écoutaient même pas : ces derniers se concentraient sur des tâches qui semblaient aussi vitales que mystérieuses... Car à quoi bon sauver des vies si c'est pour rejeter ces vies dans une réalité laide et absurde ?

    Le centenaire racontait volontiers comment, en vieillissant, il avait harcelé maints vieillards pour apprendre d'eux comment affronter la vieillesse et la mort, comment affronter les pensées lugubres, comment affronter la fin de tous rêves et toutes illusions. Mais il n'avait obtenu, comme réponses, que des charabias insipides qui ne convainquaient même pas les vieillards qui les prononçaient.

    Les enfants riaient et en demandaient davantage. Ou alors ils apportaient eux-mêmes leurs questions. Le centenaire se sentait aussi démuni qu'un siècle plus tôt devant ces questions qu'il semblait redécouvrir. Parfois, il s'étonnait même qu'un de ces gamins lui présente une question nouvelle. Un jour qu'on lui demandait quelle question il aurait absolument voulu voir résolue avant de mourir, le centenaire réfléchit gravement devant ces enfants qui devenaient ses amis. Tristement, il répondit : Toute cette vie, si longue, si amère, pour me rendre compte que ce n'était pas quelqu'un qui me réponde dont j'avais besoin ! Ce que je voulais, c'est ce que vous m'apportez aujourd'hui ! J'avais besoin de personnes qui se posent des questions comme je me les pose, avec ma chair et avec mon cœur ! Le centenaire eut un sourire apaisé car enfin il reconnaissait ce qu'il était : un homme, tout simplement un homme, qui se posait des questions que beaucoup d'autres ne voulaient plus se poser, mais des questions d'homme, tout simplement des questions d'homme. Et le centenaire mourut paisiblement, au milieu d'enfants qui n'avaient pas peur, et le dernier mot du centenaire étincela comme un minuscule roseau dans l'univers obscur : Maintenant, je sais qui je suis.

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