lundi 3 avril 2017

Les deux frères et le diable


Les deux frères et le diable 



   Il était une fois deux frères qui vivaient très humblement dans un petit pays rude et froid. Ils partageaient une petite cabane avec les vents glacés, ils partageaient un petit potager avec les taupes et les insectes, ils partageaient leur pêche avec les renards et les loups. Leur cabane, leur barque et leur filet de pêche étaient aussi vieux qu'eux. Mais eux, les deux frères, avaient mené une longue vie avant de venir s'isoler dans ce petit pays où le moindre voisin habitait à plusieurs kilomètres. Ils avaient voyagé, ils avaient commercé, ils avaient guerroyé, ils s'étaient même mariés, et finalement la vie leur avait repris tout ce qu'elle leur avait donné. 

   Cependant, les deux frères se sentaient plus heureux que jamais, dans leur humble cabane, à écouter le vent siffler à travers les planches branlantes. Ils ne désiraient rien d'autre que travailler un peu chaque jour pour se régaler du poisson qu'ils pêchaient et des légumes qu'ils cultivaient. Et ils se sentaient comblés de disposer de tout leur temps pour regarder la mer et regarder la terre. Ils se sentaient comblés d'avoir l'esprit calme et lent pour savourer l'air qu'ils respiraient et contempler leurs pensées qui se faisaient et se défaisaient comme les nuages du ciel. 

   Or le diable aime les paris. Il aime tant les paris que, régulièrement, il en propose à son créateur, tout en sachant que le bon dieu ne parie jamais. La discussion dure depuis la création. Le diable propose un pari et le bon dieu se bouche les oreilles. Toutefois, aujourd'hui, quelque chose d'extraordinaire advint : le bon dieu ne se boucha pas les oreilles ! D'un ton bonhomme il se déclara même prêt à jouer un peu avec le diable. La discussion fut longue pour que les deux entités parvinrent à un accord. Voici cet accord : si le diable arrivait à tenter un seul des deux frères, alors le bon dieu lui abandonnerait le règne de la terre. Après tout, disait le bon dieu d'une voix chaude et rieuse, nous nous partageons depuis si longtemps cette planète que le résultat en est totalement absurde. Le monde des hommes ressemble parfois tellement au chaos qu'il vaudrait peut-être mieux en faire tout simplement un enfer... Le bon dieu se disait fatigué d'essayer de guérir et de réparer le mal causé par le diable. 

   Un jour que le grand frère revenait seul de la pêche, il vit quelque chose briller sur le rivage. Il s'approcha et découvrit une perle gigantesque. Il la prit dans sa main pour admirer sa beauté quand il entendit du bruit dans son dos. Il se retourna et, éberlué, vit un vieil homme sortir des flots. Le vieil homme était grand et beau, tout de blanc vêtu, et son sourire rayonnait de bonté. Fait étrange, le vieil homme qui sortait de la mer portait des vêtement parfaitement propres et secs. D'une voix chaleureuse, il salua le grand frère. Puis il lui dit : Je vois que tu as trouvé un beau trésor. Avec un rire d'enfant, le grand frère répondit : Un grand trésor, en effet ! Mais je ne désire rien de tel. Cette perle ne s'est pas montrée à la bonne personne. Le vieil homme le félicita : Au contraire, il est peut-être arrivé ce qui devrait toujours arriver, cette richesse, ce pouvoir, sont offerts à qui ne les convoite pas ! Ainsi le meilleur usage en sera fait. S'il te plaît, ne fuis pas cette responsabilité ! Examine plutôt si cela ne te permettra pas de faire du bien à quelqu'un qui en aurait besoin. Le grand frère réfléchit et murmura : Après tout, il vrai que ces temps-ci, mon petit frère est malade, il reste se reposer à la cabane tandis que je pars seul à la pêche... Et les villages de l'autre côté de la colline auraient grand besoin de... Et... Le grand frère regarda le vieil homme plein de bonté et lui fit : Tu as peut-être raison... Je vais deviser de ce pas avec mon frère. Le vieil homme lui répondit : C'est une bonne idée. Mais j'ai une meilleure idée encore, pour toi qui semble plein de cœur et de sagesse. Vends cette perle et agis dans l'ombre pour le bien de tes proches. Car qui aime vraiment le bien le fait caché. 

   Un jour que le petit frère sentait assez de forces lui revenir pour s'occuper du potager, il vit s'approcher un vieil homme. Le vieil homme était grand et beau, tout de blanc vêtu, et son sourire rayonnait de bonté. Après avoir échangé quelques saluts cordiaux, le vieil homme expliqua qu'il connaissait bien le grand frère. Et il demanda si, à tout hasard, le grand frère n'avait pas changé depuis quelques temps. Le petit frère s'illumina et répondit que oui, son grand frère avait bien changé : il paraissait plus fort et plus joyeux, comme si les soucis des dernières semaines étaient définitivement éloignés, la maladie du petit frère définitivement écartée, la bonne pêche définitivement revenue, et les légumes du potager définitivement multipliés. Alors le vieil homme déclara : Ton grand frère a trouvé la richesse et il garde le secret, t'en étais-tu douté ? Le petit frère répondit : Quelle fable nous racontes-tu là ? Ni lui ni moi ne désirons plus rien de ce monde ! Et le petit frère se mit à rire comme un enfant. Le vieil homme le félicita de son désintéressement et de sa confiance. Puis il ajouta : Tu as probablement raison... Mais observe bien ton frère, tu découvriras peut-être quelque chose d'inattendu. 

   Un autre jour, le grand frère vit le vieil homme marcher vers lui sur le rivage. Le grand frère ne put masquer un sourire amusé. Le vieil homme lui demanda s'il avait fait bon usage de la perle. Et le grand frère lui répondit : Certainement ! Le meilleur usage à mon sens ! Je l'ai prise avec moi dans ma barque et je l'ai rendue à la mer ! Et le grand frère éclata d'un rire d'enfant. Le vieil homme ne put masquer un léger désappointement. Il expliqua sa tristesse : Tu aurais pu faire beaucoup de bien autour de toi... Le grand frère répondit qu'il avait beaucoup réfléchi, qu'il avait senti son esprit et son cœur s'engourdir, qu'il avait conclu que garder cette perle était trop compliqué pour deux hommes simples qui ne désiraient rien. À ce moment, le grand frère entendit un bruit dans son dos. Il se retourna et vit une femme magnifique sortir des flots. Elle rejoignit le vieil homme qui la présenta au grand frère : Voici ma fille. Cela fait un moment qu'elle t'observe sans que tu ne t'en rendes compte. Elle admire ta sagesse et ta foi. Elle aurait voulu te rencontrer plus tôt mais ton petit frère la convoite dans le secret de son cœur... Le grand frère éclata de rire et rétorqua : Cela m'étonnerait beaucoup ! Mon frère et moi ne regardons plus les femmes depuis longtemps ! Le vieil homme insista : Et pourtant ton frère rêve de vivre heureux avec ma fille. Le grand frère haussa les épaules et dit : Après tout, pourquoi pas ? Le vieil homme répondit : Ma fille n'est pas intéressée par ton frère, c'est toi qu'elle admire. Le grand frère haussa les épaules une fois de plus et conclut : Ta fille doit donc partir d'ici. Cette situation n'a rien de bon pour nous... Si elle m'admire, qu'elle s'en aille. Le vieil homme et sa fille eurent un sourire contrit et partirent. 

   Et un autre jour encore, le petit frère vit le vieil homme s'approcher avec, à ses côtés, une femme splendide. Le vieil homme tenta de raisonner avec le petit frère mais il n'y avait rien à faire : il semblait que ces deux frères étaient les pires abrutis de la planète. Et tandis que le vieil homme conversait avec le petit frère, voilà que le grand frère arriva. Le vieil homme avait plus d'un tour dans son sac : il pouvait sans problème mener une conversation différente avec les deux frères sans que ces derniers ne puissent s'en rendre compte. Malgré ce subterfuge diabolique, les deux frères, qui n'étaient que deux imbéciles heureux, ne pouvaient penser à autre chose que poursuivre leur existence pauvre et solitaire, ensemble, pleins de confiance et d'affection l'un pour l'autre. Plus le vieil homme leur présentait des arguments subtils et captieux, plus les deux frères éclataient d'un rire enfantin qui commençait à l'agacer. Le vieil homme se demanda s'il ne valait mieux pas recourir à une recette plus grossière mais qui avait souvent fait ses preuves : Infliger des épreuves cruelles et injustes à ces deux abrutis bienheureux ! Il réfléchissait quand, soudain, le vieil homme comprit qu'il n'arriverait à rien avec ces deux idiots. Le bon dieu s'était tout simplement joué de lui. Et le diable avait laissé son créateur seul sur terre pendant qu'il se désespérait à manipuler deux frères trop bêtes et trop vides pour désirer quoi que le diable pouvait leur offrir... Il décida de mettre un terme à la discussion avec le deux frères qui semblèrent, pour une fois tristes. Le diable s'étonna, se demanda s'il ne tenait pas là un dernier moyen de les manipuler. Mais en vérité, il comprit que les deux frères étaient en train de le prendre en pitié, lui, le diable ! Alors dans un grondement de fureur, il disparut. Il admit sa défaite et se précipita sur la terre pour reprendre ses amusements féconds : il ne s'était absenté que trop longtemps ! Bien trop longtemps ! 

   Les deux frères, comme si rien de notable ne s'était passé, se sont probablement remis à pêcher un peu de poisson et à cultiver leur potager, vivant chaque moment comme un miracle et n'attendant rien d'autre. Le diable a recommencé de tourmenter les hommes et leur monde, cette proie si facile, après s'être absenté si longtemps. Si longtemps ? Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais moi, je regarde autour de moi, et je n'ai vraiment pas l'impression que le diable se soit absenté un seul moment ! Ou alors... pendant ce grand moment d'absence, les hommes ont si bien remplacé le diable, que les affaires du monde ont tourné aussi mal que d’habitude !...

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