mardi 18 avril 2017

Les colombes de la réconciliation


   Les colombes de la réconciliation



    Il était une fois deux clochards que l'on surnommait Minus et Malus. C'est-à-dire que quelques personnes parmi les habitants du quartier les surnommaient ainsi, sans vraiment les connaître, sans jamais leur adresser la parole. Ces quelques personnes qui s'étaient amusé à reprendre ces deux surnoms demeuraient aussi distantes de ces deux clochards que n'importe quel passant anonyme. Reconnus ou non par les habitués du quartier ne changeait en aucun cas l'épaisse solitude dans laquelle vivaient ces deux clochards.

    Minus était un homme malingre et maladif, le regard toujours rêveur, le dos toujours tordu, les pieds toujours nus et couverts de crasse. Minus avait commencé sa vie d'adulte comme chercheur dans un laboratoire de physique appliquée. Il menait alors une vie heureuse, entouré d'amis drôles et loyaux. En particulier une amitié très forte le liait à son directeur de laboratoire. La surprise fut traumatisante et douloureuse quand Minus comprit que son directeur avait dérobé le fruit de ses recherches pour déposer un brevet. Minus démuni, maladroit, s'attira tous les blâmes en tentant d'accuser son directeur. Et le directeur joua si bien le malheureux trahi par l'arrivisme cynique de son protégé que Minus, couvert d'opprobre, s'éloigna du monde de la recherche en assistant, amer, au triomphe de ce directeur vieillissant qu'il prenait pour un ami. Pendant un certain temps, Minus s'enferma dans un monastère pour méditer devant le mur en attendant la mort. Mais la mort se faisait attendre, Dieu ne pipait mot, seule l'injustice poursuivait son cours florissant, et Minus choisit de survivre dans la rue en ne possédant rien.

    Malus était un colosse de deux quintaux de graisse et de muscle, qui marchait en traînant ses pieds chaussés de vieilles godasses de l'armée, et qui arborait un sourire permanent de dérision qui, finalement, rendait son gros visage encore plus triste. Malus avait commencé sa vie d'adulte comme constructeur de maisons. Son entreprise était réputée et Malus dépensait tous ses bénéfices pour assurer une vie heureuse et confortable à sa famille très nombreuse : Malus avait huit enfants. Sa souffrance fut terrible quand il découvrit, progressivement, que ses enfants n'étaient en vérité nullement ses enfants, mais les enfants et de son meilleur ami et de son frère et même de son père. Un soir, épuisé par ses propres pleurs de révolte et de douleur, il quitta sa maison pour toujours. Il pratiquait de longues marches pendant plusieurs jours et nuits d'affilée afin de s'écrouler sur un banc pour dormir d'un sommeil profond qui l’apaisait presque. 

    Cela faisait de nombreuses années que Minus et Malus constituaient une curieuse paire d'amis. En fait, ils se contentaient de marcher ensemble, silencieusement. Leur amitié était semblable au lien que peut unir deux loups qui vivent loin de toute meute. Ils se protégeaient et prenaient soin l'un de l'autre en communiquant essentiellement par des gestes et des grognements. Sans avoir jamais dit un seul mot sur leur passé, ils comprenaient, au plus profond de leur cœur, qu'ils étaient deux être humains semblables par leur sensibilité, leur solitude et leur perdition. 

    Pendant ces nombreuses années, Minus et Malus avaient construit un équilibre paisible qui rendait leur survie plus douce et leurs souvenirs moins douloureux. Leur seule différence était dans leur régime alimentaire : Malus avait l'habitude de chasser les pigeons pour se nourrir convenablement. Minus avait l'habitude de fouiller les poubelles pour trouver de quoi subsister. Régulièrement, Malus embrochait plusieurs pigeons en grognant à son compagnon : Il y en assez pour deux ! Et Minus souriait en faisant non de la tête. Minus répugnait à tuer quelque créature que ce fût, même pour survivre. Malus pouvait se nourrir exclusivement de bêtes qu'il chassait et tuait dans le quartier. De toutes manières, les deux clochards, absolument seuls, étaient livrés à eux-mêmes : ils paraissaient tellement étranges qu'ils maintenaient à distance tout autre être humain. Ils auraient pu implorer de l'aide aux docteurs de l’hôpital qu'on n'aurait même pas réalisé leur présence ! Minus et Malus s'étaient habitués à leur parfaite invisibilité. Et l'un survivait de chasse citadine et l'autre survivait de fouille des poubelles.

    Or cet hiver fut beaucoup plus rude que les autres. Minus dépérissait de manière spectaculaire. Malus proposait un peu plus souvent à son compagnon de manger sa part de pigeon, il y en a assez pour deux, mais sans succès. Minus marchait de moins en moins. Malus s'inquiétait de plus en plus. Jusqu'au jour où Minus ne put se lever. Tremblant sous les haillons et les cartons que son compagnon avait empilés pour le protéger du froid, Minus accueillait avec soulagement la torpeur qui le libérait de cette existence infâme. Malus grognait avec véhémence et s'activait plus que d'habitude. Quand il revenait vers son compagnon, il ressentait toujours une sourde angoisse à l'idée de retrouver Minus mort. Malus pensait même à voler des médicaments, ou de l'argent, ou n'importe quoi, pour secourir son compagnon.

    Un matin que Malus revenait d'une longue marche dans les environs pour dénicher du bois de chauffage, Minus l'accueillit debout devant le tas de planches pourries qui leur servait d'abri. Minus souriait, le regard clair, transparent, et son corps étique droit dans l'air blanc de neige. Malus lui lança un regard interrogateur. À sa grande surprise, Minus enchaîna plusieurs phrases ; il parla davantage en quelques minutes que lors des années précédentes : Ces quelques jours de jeûne à n'absorber que de la neige fondue ont nettoyé mon âme et mon corps. J'ai fait la paix avec ma vie. Et je te conseille d'en faire autant. Viens, suis-moi, je veux te montrer quelque chose.

    Et Malus, très intrigué, suivit Minus qui marchait d'un pas assuré vers une des places du quartier. Malus connaissait bien cette place qui grouillait souvent de pigeons. C'était un de ses terrains de chasse favoris. Il s'arrêta sur le bord de la place tandis qu'il vit son compagnon traverser un immense groupe de ces volatiles glougloutants. Malus eut comme l'impression que les pigeons reconnaissaient cet ami qui se refusait à toute violence sur les animaux : ne s'écartaient-ils pas en faisant une haie d'honneur à Minus ? Et maintenant que Minus était au centre de la place, les pigeons ne venaient-ils pas tous à lui pour lui rapporter les bouts de pain rassis que les grand-mères du quartier aimaient distribuer aux oiseaux ? Et n'y avait-il pas maintenant une vraie petite montagne de pain devant un Minus plus souriant et plus bizarre que jamais. Pressentant que quelque chose d'inhabituel se produisait, Malus s'approcha de son ami. Il arriva juste à temps pour entendre ces derniers mots : Il y en a assez pour deux. Et Minus tomba sans vie sur le sol.

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