lundi 24 avril 2017

Frères ennemis


Frères ennemis



    Bien des années plus tard, près du podium du Marathon des Vétérans, Valéry se rappelait avec une amère acuité la réussite de son frère Gabriel au concours de l’École Supérieure de Politique. L'adjectif « Supérieure » signifiait bien sûr « réservée aux élites ». Valéry, pourtant plus âgé de cinq ans que son frère, n'avait qu'avec beaucoup de difficultés, et bien des années plus tard, intégré l’École populaire de Littérature. L'adjectif « populaire » signifiait bien sûr « ouverte à tous », c'est-à-dire que les élites méprisaient l'établissement ; mais les étudiants issus du simple peuple n'avaient pas de meilleur choix pour suivre un cursus convenable, et ils étaient heureux de leur sort alors qu'ils avaient au mieux des implants au rabais, ou des implants défectueux, ou pire, comme Valéry, pas d'implant du tout.

    Valéry se souvenait parfaitement de la grande fête familiale, des buffets fastueux, des nombreux cadeaux, des amis et des parents qui défilaient à la maison pour complimenter Gabriel tout en raillant, ouvertement, les échecs scolaires répétés de Valéry. Gabriel avait toujours très bien toléré l'implant. Valéry avait souffert le martyre dès sa petite enfance. Et malgré bien des discussions avec les médecins, avec les conseillers scolaires et avec ses parents, Valéry demanda la permission de se faire retirer l'instrument qui lui perforait le crâne, lui brouillait la vue, lui faisait éclater les tympans, lui donnait des nausées ; la précieuse assistance cybernétique de l'implant ne méritait pas de telles tortures, voilà ce que répétait Valéry à peine âgé de dix ans. On lui retira l'implant. Valéry allait devoir vivre sa vie comme la vivait le simple peuple : isolé de l'Intelligence Artificielle Supérieure et de ses Métadonnées Universelles.

    Dans un premier temps, grisé par un bien-être physique et mental qu'il n'avait jamais connu, Valéry avait affiché un optimisme exubérant : il compenserait l'absence d'implant comme le faisaient les génies du passé, ou certains grands personnages du peuple d'aujourd'hui : avec des ordinateurs, avec des tablettes et avec des lunettes connectées à l'Intelligence Supérieure. Néanmoins, Valéry réalisa que son frère progressait beaucoup plus vite que lui dans n'importe quel domaine. Et Gabriel avait cinq ans de moins ! Gabriel était en permanence connecté avec l'Intelligence Supérieure qui traitait toutes ses données physiologiques et psychologiques en temps réel : son pouls, sa tension, son taux de glycémie, ses différents taux d'hormones, sa masse musculaire, sa masse graisseuse, l'activité de chacune de ses zones cérébrales, ses mouvements, sa proprioception, ses humeurs, ses émotions, ses discours, ses objectifs, ses efforts, ses tentatives, tout était analysé en temps réel par l'Intelligence Supérieure. Et en quelques millièmes de secondes, les Métadonnées indiquaient l'attitude la plus efficace à adopter dans n'importe quelle situation. Gabriel était ambitieux, Gabriel était brillant, et Gabriel était connecté grâce à son implant : il vivrait donc un destin supérieur. Gabriel confessait, avec un sourire narquois, avoir cependant un véritable défaut : son frère était un sous-homme. 

    Valéry s'était battu de tout son cœur pour rivaliser avec ce frère sarcastique qui le surpassait dans tous les domaines. Or que ce fût pour courir un cent mètres, résoudre une énigme, chausser pour la première fois des patins à glace, essayer pour la première fois de jouer de la guitare, tout était, pour Gabriel, l'occasion de briller et de rabaisser son frère. L'objectif avoué de Gabriel était de devenir un dirigeant politique et de fonder une jolie famille. Il ne nourrissait pas de passion véritable pour le sport, l'art ou la culture. Toutefois, il se tenait au courant de toutes les occupations de son frère pour avoir le plaisir de le dominer toujours davantage. Selon l'Intelligence Supérieure, il était sain d'exercer son corps, son mental et son esprit dans diverses disciplines : cela lui serait profitable d'une manière ou d'une autre pour ses grandes ambitions politiques. Gabriel et Valéry devinrent des frères ennemis, l'un étant pour toujours le bourreau de l'autre au fil des années, au fil des décennies.

    Valéry s'était renfermé sur lui-même pour vivre de plus en plus secrètement ses passions. Il adorait jouer du piano et interpréter des standards de jazz aussi bien que des œuvres classiques. Gabriel avait fini par l'apprendre et, avec l'aide de l'Intelligence Supérieure, avait acquis un tel niveau en piano qu'il se produisait parfois sur scène et suscitait quelques article louangeurs dans la presse. Gabriel s'en vantait avec un rire sardonique quand il lui arrivait de parler avec son grand frère. Ce dernier, barbouillé de rancœur et d'envie, se révoltait d'avoir passé tant de nuits blanches à travailler, à étudier, à répéter, pour, au mieux, jouer dans quelques bars avec un groupe modeste de musiciens du peuple.
Valéry s'était obstiné à poursuivre des études après sa réussite douloureuse à l’École populaire de Littérature, et il lui avait fallu une quinzaine d'années pour décrocher un petit emploi de professeur dans une faculté de lettres. Ses cours étaient appréciés des étudiants, son amour sincère de la littérature gagnait l'estime de ses collègues, mais au fond de son cœur mélancolique, Valéry se comparait avec son frère qui dirigeait l'Université Supérieure de Sciences Sociales et Politiques parallèlement à ses responsabilités d'élu.

    Valéry avait vécu de nombreuses années de solitude frustrée tout en contemplant, d'un regard mauvais, son frère ramener une nouvelle fiancée chaque semaine. Et Gabriel était déjà marié et père de deux enfants parfaits quand Valéry réussit à séduire une jolie petite femme du peuple. Gabriel était marié avec la femme idéale, une sublime athlète qui volait de record en record dans les compétitions mondiales. Gabriel et sa femme étaient parfaitement accordés et leur bonheur parfait écœurait parfois Valéry. Ce dernier s'était marié avec une pédiatre spécialisée dans le suivi des enfants qui vivaient avec des implants défectueux. Cette gentille femme avait elle-même un implant défectueux, et en plaisantant, elle ajoutait que c'était probablement pour cette raison qu'elle s'était mariée avec Valéry. Mais quand elle se fâchait avec lui, c'était sans plaisanter qu'elle lançait cette méchante saillie. Il fallut de nombreuses années à Valéry et sa femme pour parvenir à une entente agréable et complice que Gabriel et sa femme avaient immédiatement obtenue. Curieusement, il y avait, au fond du regard de Gabriel et de sa femme, une étrange envie pour l'entente si imparfaite et si humaine que Valéry et sa femme avaient patiemment construite, pas à pas, à deux, seuls, sans l'aide d'aucune entité cybernétique.

    Valéry s'était piqué de curiosité pour la culture et la langue de pays oubliés, il s'était inscrit dans des clubs d'échecs et de tennis de table, il avait pris des cours de violon, il avait même exposé quelques aquarelles, et peu à peu, à force de transpirer, travailler, batailler, il avait obtenu quelques résultats qui faisaient la fierté de sa femme et de ses enfants... mais toujours Gabriel avait fini par le rejoindre dans ses études de langues, dans ses cours d'échecs et dans ses matches de tennis de table, et toujours Gabriel avait triomphé en surpassant, très facilement, son sous-homme de frère.

    Avec les années, Valéry était devenu un quinquagénaire sec et nerveux, à l'esprit tumultueux mais intraitable. Il torpillait ses humeurs et ses envies tout au fond de lui pour, malgré tout, vivre ses envies et ses passions avec un rire méchant, comme pour crier à ce monde qu'il détestait : Je suis un sous-homme mais je suis libre et je fais ce que je veux ! Il voyait de moins en moins son père et sa mère, son frère et les amis de son frère. Il s'obstinait à se lancer des défis qu'il finissait par surmonter, laborieusement, lentement, maladroitement. Et il essayait de ne plus accorder d'importance aux triomphes remportés par son frère Gabriel qui, tôt ou tard, venait le narguer en se lançant les mêmes défis.

    Valéry, pour ses cinquante-cinq ans, s'était inscrit au Marathon des Vétérans. Valéry n'avait jamais couru sur de longues distances. S'il était sportif, il n'avait jamais vraiment pratiqué de sport d'endurance. C'était pour lui un véritable défi : il s'était donné quatre mois pour se préparer au Marathon des Vétérans. Il savait qu'il terminerait bon dernier face à tous ces anciens sportifs de haut niveau, doté d'un cœur et d'un mental en acier trempé, la plupart équipés d'implants en parfait état. Quand le moment du départ arriva, Valéry se sentait parfaitement prêt à courir les quarante-deux kilomètres ; mais surtout, il regarda avec une impassibilité tenace son frère Gabriel rejoindre les coureurs célèbres et les saluer comme de vieilles connaissances. Pour sûr, Gabriel finirait dans le groupe de tête. Valéry ne put empêcher une bouffée d'amertume lui envahir la poitrine quelques secondes pendant que des souvenirs cuisants refaisaient surface. Pourtant Valéry expira plus lentement, et il ravala l'énergie noire de ces humeurs et de ces souvenirs pour s'en nourrir et renforcer sa détermination. Des klaxons retentirent, les coureurs démarrèrent lentement, tous soudés les un aux autres, progressant comme une coulée de grumeaux multicolores. Rapidement, différents groupes de niveau se constituèrent. Valéry courait parmi les derniers, des gens du peuple comme lui, tous décidé, tous hargneux, tous prêts à surmonter n'importe quelle souffrance pour franchir la ligne d'arrivée. Quelques heures après le départ, Valéry et certains de ces coureurs arrivaient au terme de ce marathon, et ils étaient loin d'être les derniers. Gabriel avait alors terminé sa course depuis longtemps, et il bavardait avec d'anciens champions près du podium. Il avait l'air étrange. Gabriel fit un signe de la main à son grand frère, d'un geste qui se voulait négligent, avec un air qui se voulait détaché. Gabriel se rapprocha de Valéry d'un pas tranquille. Valéry avait les jambes lourdes, et même s'il avait une intense envie de le cacher, son corps ne lui obéissait plus : Valéry marchait comme si deux lourds poteaux avaient remplacé ses jambes. Son corps suait, son visage était défait, son souffle était encore court. Les deux frères ennemis étaient l'un en face de l'autre. Valéry remarquait quelque chose d'inhabituel chez son frère, sans pouvoir déterminer quoi.

    Gabriel tendit sa main à son frère. Ce dernier, avec une hésitation qui aurait été de la méfiance dix ans plus tôt, serra la main de son frère. Il la sentit molle et tremblante. Valéry interrogea son frère du regard. Ce dernier bredouilla quelques mots inintelligibles avant de s'exprimer plus clairement : J'ai peur. Je suis allé au bout de mes forces. Mon corps ne pourra plus faire mieux... Valéry eut un rictus d'incompréhension en rétorquant : Le grand champion nous fait une petite déprime après la course ? L’intelligence supérieure ne te souffle pas le rythme respiratoire parfait pour produire la dose adéquate de sérotonine ? Gabriel eut un sourire triste. Valéry dit alors : Bravo, tu es encore le meilleur ! Valéry haussa les épaules. Son corps musclé, son cœur de lion, son esprit alerte ne pourraient jamais rivaliser avec l'être hybride Gabriel. Valéry se retourna pour partir. Mais son frère le retint. Et Gabriel lui dit, presque en sanglotant : Je suis allé au bout de mes forces, tu ne comprends pas ? L'implant a arraché le meilleur de moi pendant toutes ces années... Avec l'Intelligence Supérieure, ils ont géré mon corps et mon esprit à flux tendu pour que je sois toujours au maximum, sans en mourir... Valéry ne savait pas quoi dire. Est-ce que son frère plaisantait ? Gabriel continuait : Aujourd'hui, malgré les apparences, mon corps est fichu. Les capteurs viennent encore de me le confirmer : je n'arriverai pas au terme de cette année. Valéry soupira, incrédule. Gabriel poursuivit : J'ai plusieurs anévrismes, mes os sont poreux au delà du supportable, mes tendons sont noués de ganglions et de petites tumeurs, mes reins sont prêts de lâcher... 

    Après une longue pause au cours de laquelle Gabriel avait du mal à respirer, il fit : Peu d'hommes peuvent accomplir ce que tu as accompli, Valéry. Moi, je vais bientôt disparaître, après avoir atteint tous mes objectifs. Toi, tu resteras dans ce monde, parmi les tiens, avec ce corps et cet esprit que rien n'a pu abattre. J'ai remporté les victoires... mais c'est toujours toi qui as livré bataille. Valéry avait la bouche ouverte, mais il ne sut quoi répondre. Était-ce l'Intelligence supérieure qui était en train de souffler ce discours à son frère ? Gabriel dut s'en rendre compte car il reprit : Oui, tu as raison de te méfier, mais ce n'est pas l'Intelligence Supérieure qui s'exprime. C'est moi. Et tout ce que je veux te dire, c'est... Gabriel chercha ses mots, penaud. Il lui fallut beaucoup de temps avant de prononcer ces mots qui étaient de lui seul : Je ne sais quel démon m'a poussé à te persécuter toutes ces années et à te poursuivre de mon mépris... Je t'ai volé une moitié de ta vie ! Tu as vécu cinquante années contre moi... Mais à partir d'aujourd'hui, enfin, libre, tu vas vivre ta vie, pour toi. Ha ha ! Tu vas vivre cinquante années, enfin débarrassé de moi, ha ha ! Valéry sentait une étrange honte l'envahir. Mais de qui avait-il honte ? De son frère ou de lui-même ? Valéry n'avait pas besoin d'implant pour répondre, en colère, plein de chagrin : Ce n'est pas possible, Gabriel ! Le jour où enfin nous pouvons parler comme deux frères, c'est pour apprendre que tu vas mourir ! J'ai besoin qu'on se réconcilie, toi et moi... Et qu'on vive la deuxième moitié de notre vie ensemble... Gabriel qui sentait ses forces l'abandonner en même temps que l'implant cessait de fonctionner, fit, des larmes plein les yeux : avec ce corps et cet esprit que tu t'es forgés, tu va vivre encore beaucoup de découvertes et relever encore beaucoup de défis. Oh, s'il te plaît, mon frère, vis ces découvertes et ces exploits un peu pour moi aussi. Fais une place pour moi dans ton cœur pour que je puisse encore un peu vivre... cette deuxième moitié de la vie, vis-la pour moi ! Et comme Gabriel était en train de perdre connaissance, Valéry répondit : Oui mon frère, je vais la vivre cette deuxième moitié de notre vie, pour nous.

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