lundi 20 mars 2017

Sans savoir où aller


Sans savoir où aller




    Elle est courte et elle est simple l'histoire que voilà. Marie avait promis à sa fille Nadège qu'elle viendrait la voir tous les soirs à l’hôpital. Marie avait promis qu'elle lui raconterait toutes les nouvelles histoires du monde. Et Marie ne se laissait jamais décourager par les yeux durs du Docteur : elle revenait sans faute chaque soir après son travail. Marie racontait les nouvelles histoires du monde à sa fille immobile, elle lui tenait sa main tiède et molle, elle l'embrassait, puis elle sortait de l'hôpital, elle marchait, elle marchait sans savoir où aller. Et même quand le Docteur la convoqua dans son bureau pour lui expliquer que la situation était sans espoir, que Nadège allait bientôt mourir, Marie continua de venir voir sa fille et de lui raconter les histoires du monde comme si le monde n'attendait qu'une chose : que Nadège revînt à lui. Et Marie racontait les nouvelles histoires à sa fille immobile, elle lui tenait sa main tiède et molle, elle l'embrassait, puis elle sortait de l'hôpital, elle marchait, elle marchait sans savoir où aller. Et même quand Nadège sombra dans l'inconscience, Marie continua de venir chaque soir. Et Marie racontait les nouvelles histoires à sa fille immobile, elle lui tenait sa main tiède et molle, elle l'embrassait, puis elle sortait de l'hôpital, elle marchait, elle marchait sans savoir où aller. Et même quand les yeux durs du Docteur se firent encore plus durs, Marie continua de venir raconter les nouvelles histoires du monde, comme si le monde attendait encore le retour de Nadège. Marie racontait les nouvelles histoires à sa fille immobile, elle lui tenait sa main tiède et molle, elle l'embrassait, puis elle sortait de l'hôpital, elle marchait, elle marchait sans savoir où aller. Et quand le Docteur lui demanda la permission de débrancher les machines qui maintenaient Nadège en vie, Marie garda le sourire pour répondre que jamais, jamais on ne tuerait sa petite fille bien vivante qui n'attendait que de revenir parmi les siens. Cependant les siens venaient de moins en moins, ils avaient vu les yeux durs, ils avaient écouté le Docteur, et au fil des semaines, ils venaient de moins en moins souvent. Seule Marie venait chaque soir, fidèle, confiante, tandis que le Docteur sentait sa patience l'abandonner. Il convoqua Marie plusieurs fois dans son bureau pour tenter de lui faire entendre raison, mais Marie n'entendait que la voix de sa fille qui l'avait supplié, dans ses derniers moments de conscience, de ne pas l'abandonner. Et Marie n'abandonnerait pas sa fille. Et son sourire restait grand et confiant, et les yeux durs du Docteur devenaient plus durs et plus froids. Et Marie racontait les nouvelles histoires à sa fille immobile, elle lui tenait sa main tiède et molle, elle l'embrassait, puis elle sortait de l'hôpital, elle marchait, elle marchait sans savoir où aller. Maintenant, c'étaient les mois qui passaient, les proches de Nadège ne venaient plus lui rendre visite, seule Marie venait. Avec les mois, les proches de Nadège avaient aussi cessé de fréquenter Marie qui n’appartenait plus au monde normal, comme disait le Docteur. Si le sourire restait le même, ses vêtements usés, son corps amaigri, son visage fatigué, tout indiquait que Marie avait perdu et son travail et tout contact avec le monde des gens normaux comme disait le Docteur. Ce dernier avait d'abord accueilli avec mépris cette mendiante qui revenait chaque soir. Il avait ensuite renoncé à la regarder car ni ses paroles ni ses regards ne pouvaient abattre la détermination stupide de Marie. Il avait bien essayé une fois de l'empêcher de rentrer dans l’hôpital avec l'aide de vigiles déterminés, mais Marie s'était montrée encore plus déterminée et persuasive et les vigiles avaient finalement emmené le Docteur au loin pour laisser le passage libre à cette étonnante miséreuse. Le Docteur avait abdiqué avec des yeux plus durs que jamais. Il se rappelait quand il avait rétorqué d'un ton sardonique à cette femme misérable qui lui posait des questions comme on fait des reproches, que ce n'étaient pas ses yeux qui étaient durs, mais le monde réel ! Il avait surmonté les épreuves de son métier parce qu'il avait décidé de regarder le monde tel qu'il était, droit dans les yeux. Marie n'avait pas répondu, elle avait simplement posé son regard doux et confiant sur cet homme qu'elle plaignait. Et ce soir encore, Marie racontait les histoires du monde à sa fille immobile, elle lui tenait sa main tiède et molle, elle l'embrassait, puis elle sortait de l'hôpital, elle marchait, elle marchait sans savoir où aller. 


    Et finalement arriva un soir où Marie ne put entrer dans la chambre de Nadège : un bataillon d'infirmières, de docteurs et de vigiles l'attendaient de pied ferme pour lui barrer le chemin. Le Docteur aux yeux durs lui expliqua la nouvelle situation. Tôt ce matin, Nadège s'était éveillée. La famille avait été contactée, plusieurs parents étaient immédiatement venus. De nombreux examens avaient eu lieu pour mieux connaître l'état de Nadège qui semblait profiter d'une rémission miraculeuse. Toutefois quelques questions et quelques doutes subsistaient. La jeune fille était très faible, et son esprit était hagard. Une chose semblait certaine : Nadège ne pouvait pas revoir sa mère devenue clocharde. Le Docteur et les proches de Nadège étaient totalement d'accord sur ce point. Marie protesta, implora, pleura ; le personnel hésitait ; le Docteur restait inflexible. Ce dernier ne demandait qu'une chose : que Marie retrouve une allure normale, qu'elle ressemble de nouveau aux gens normaux. À son grand soulagement, après une scène pénible interminable, Marie finit par s'en aller. Le Docteur espéra qu'elle se débrouillerait pour se doucher et trouver des vêtements présentables... En vérité, l'heure de raconter les histoires du monde était passée et Marie, qui ne vivait plus que de ses rituels marginaux, était partie par habitude, et maintenant elle marchait, marchait, sans savoir où aller. Or dans sa chambre d’hôpital, Nadège, qui avait passé toute la journée dans un état de faiblesse et d'hébétude inquiétantes, avait soudain repris des forces et des couleurs. D'une voix vive, elle s'écria : Oh, chers parents, je me sens revivre ! Je me sens redevenir moi-même ! Avant que les proches présents eurent le temps de se réjouir, Nadège ajouta : Oui ! Car je sais que maman arrive. Elle vient me raconter les histoires du monde, comme chaque soir, comme promis. Nadège, tellement gaie, attendait, et ne comprenait pas encore les regards gênés que s'échangeaient ses proches. Enfin l'un d'eux osa expliquer : Ta maman est devenue... une femme misérable et inadaptée... On préfère que tu sois plus forte pour la revoir telle qu'elle est. Nadège rit de bon cœur : Maman reste maman, quelle importance ? Elle arrive. Et la porte de la chambre s'ouvrit. Et ce fut le Docteur qui arriva. Rapidement il comprit la situation, il se surprit à rougir et ses yeux durs se baissèrent. Nadège le remarqua et elle comprit tout. Elle s'exclama : C'est vous qui empêchez ma maman de venir, n'est-ce pas ? Devant le regard intense de la revenante miraculée, le Docteur perdait ses mots et ses arguments. Il se taisait, honteux. Nadège haussa les épaules et dit avec une calme confiance : Maman viendra quand même, elle a promis. Il n'y a pas de raison qu’aujourd’hui, elle ne vienne pas. Elle est venue tous les soirs, n'est-ce pas ? Dans la chambre, certains hochaient la tête, confus. Pris d'une inspiration subite, Nadège demanda qui, à part sa mère, était venu la voir. Tout le monde resta immobile. Nadège se redressa dans son lit, empourprée par l'indignation. Elle ordonna : Vous allez retrouver ma mère au plus vite ! Avec des airs gênés, on lui demandait où la retrouver, maintenant qu'elle vivait de charité, qu'elle dormait peut-être dans la rue... Mais Nadège avait le même visage confiant et déterminé que sa mère et elle n'admettait même pas la possibilité qu'on ne retrouve pas sa mère. Nadège dit à son grand-père d'aller dans le Parc Machin, elle dit à sa tante de voir à l'École Chose, elle dit à son parrain d'aller voir à la Bibliothèque Truc, à tous elle ordonna une destination, et tout le monde quitta la chambre, excepté le Docteur qui n'avait pas reçu d'instruction. Il se tenait benoîtement devant la jeune miraculée, sans oser dire un mot. Une partie de lui aurait voulu retrouver ses yeux durs et tourner le dos à la jeune fille et retourner à ses affaires. Mais une partie de lui était sous l'emprise de la jeune fille. Nadège lui dit : Vous avez à faire ! Vous allez me soutenir car je vais aussi aller dans la ville. Le Docteur protesta car elle était faible, mais Nadège poursuivit : Nous allons marcher car, nous deux, nous allons la trouver. J'aurais seulement besoin que vous me souteniez un peu. Le Docteur proposa d'attendre, de reprendre des forces, d'accepter une chaise roulante... Nadège répondit qu'il fallait partir maintenant, et marcher, maintenant, comme sa mère le faisait maintenant. Alors dans les rues de la ville, ils marchèrent. Le Docteur avait du mal à voir le chemin qu'ils empruntaient avec ses yeux humides, mais plus ses larmes lui cachaient le monde et plus sa démarche était ferme et mieux il soutenait la jeune fille qui partait à la recherche de sa mère, marchant comme sa mère, sans savoir où aller.

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