dimanche 26 mars 2017

Le sang des autres


Le sang des autres



    Il était une fois un homme simple et pauvre qui avait deux fils. Pauvreté n'est point vice et cet homme vertueux n'était pas paresseux. Il travaillait dur pour que ses enfants n'aient pas à souffrir de sa condition. Mais si un travail quotidien courageux permet souvent de se nourrir et de s'abriter, la vie n'est point avare en mésaventures et accidents. Ni plus ni moins que d'autres, les enfants tombaient malades ou se faisaient voler. Et leur père, humble et pauvre, avait pris l'habitude de vendre son sang pour compléter ses maigres revenus. Il allait à la banque du sang et il vendait son sang. Il l'avait fait si souvent et pendant tant d'années qu'il devait y avoir peu d'accidentés, d'invalides ou de malades, qui vivaient en ville sans avoir reçu don de ses plaquettes, de son plasma ou de ses globules. C'est ainsi que ses deux fils purent profiter d'une enfance presque comme les autres. Ces deux fils, vous les connaissez, et sûrement mieux que moi : ce sont les frères Mascq, ces deux conteurs populaires qui séduisent tant le public avec leurs histoires merveilleuses et captivantes, et qui agacent tant le public avec leurs fins cruelles et leur morale atroce. Or l'histoire des frères Mascq, c'est à moi de la raconter.

    En vendant si souvent son sang, le père des deux enfants avait parfois pu mener une vie presque paisible... Cependant, alors que les deux enfants étaient en leur adolescence, le père eut un terrible accident en ville : alors qu'il marchait en ville, tout à ses pensées, il oublia les feux de circulation et surprit un automobiliste qui arrivait à toute allure au carrefour. Le père Mascq fut percuté et gravement blessé. C'était un homme simple et pauvre et son allure n'était pas engageante : il ressemblait à un clochard ivre qui avait bêtement eu un accident. On attendait donc les secours sans y mettre autant d'empressement que s'il s'agissait de sauver le maire de la ville... On se tenait tranquille, peu concerné, devant la fin d'un être frustre qui ne manquerait à personne... Néanmoins, on lui témoignait un peu d'humanité pour ne point être tourmenté par le souvenir et sa conscience au moment de s'endormir. L'ambulance arriva, le père avait perdu beaucoup de sang, il fallait le transfuser. Les services étaient loin, les procédures étaient longues et compliquées, le clochard était livide et mourant. On s'activa sans conviction et le père mourut pour de bon.

    Dans la chambre mortuaire les deux fils pleuraient leur père. Parfois l'un d'eux maugréait : L'arrivée tardive des secours. Et l'autre : Pour lui, qui vendait son sang pour faire vivre ses enfants dans la dignité, pour lui pas de sang. Et l'un : Un homme vertueux, cette mort aurait pu lui être évitée. Et l'autre : Il avait le tort de paraître pauvre et insignifiant. Et les deux fils se laissaient tomber, accablés, sur son corps exsangue. Soudain, après tant de temps prostrés sur le corps immobile, ils se redressèrent, le visage pourpre et les yeux plein d'éclairs. Et l'un s'écria : Quand je pense à tous ces privilégiés qui parcourent la ville, d'un pas tranquille et la conscience éteinte, le corps gorgé du sang de notre père ! Et l'autre sur le même ton : Quand je pense que même certains médecins ou infirmiers vivent encore parmi nous grâce au sang de notre père ! Et le premier de répartir, furieux : Et pourquoi ne pas retrouver ces ingrats pour récupérer le sang de notre père, eh ! Et le second de répondre : Oui, reprendre le sang à ces êtres vils et indignes !... Mais ce n'est qu'une rêverie stupide !... Et le premier d'acquiescer : C'est même un fantasme indigne de notre père !... Il aurait honte de nous... Et les deux frères de conclure, dans un sanglot : Ainsi va le monde, notre père, si vertueux, aura tout donné sans rien recevoir... À ce moment, une quinte de toux résonna dans la salle. Un homme en costume était là, probablement depuis un moment, et ses yeux humides semblaient montrer une certaine émotion. Il s'approcha des deux frères, gêné. Il venait probablement d'entendre toute la conversation. Allait-il prononcer les mots de consolation dont avaient tant besoin ces deux jeunes orphelins ? Peut-être allait-il donner du sens à la mort absurde et cruelle de leur père. C'était un médecin qui venait, en vérité, demander l'autorisation de prélever les organes sur le corps du défunt. La sidération des deux fils dura quelque temps avant que, par quelques gestes pitoyables, ils indiquassent leur assentiment à la demande du médecin. Les frères Mascq auraient volontiers écrit cette morale pour conclure cette histoire : Quand un homme a passé sa vie à se sacrifier et à donner son sang pour le sang des autres, si on frappe à la porte de sa demeure, ce n'est point pour lui remettre une récompense ni même pour le remercier. Quand un homme a passé sa vie à se sacrifier et à donner son sang pour le sang des autres, c'est que les autres, qui ont bu leur soul de son sang, ont maintenant faim de sa chair et de ses os.


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