mardi 7 mars 2017

Le miroir merveilleux

 
Le miroir merveilleux



    Avec son humeur sombre de toujours, Claude montrait son dernier tableau à Héloïse. La jeune fille admirait le talent de son ami. Comme toujours, il avait génialement mis en scène ses propres difformités et mutilations dans une immense toile aux couleurs magnifiques. La critique louait d'ailleurs le jeune peintre depuis quelques années et le comparait, tantôt à Egon Schiele, tantôt à Frida Kalho. 

    Héloïse fit remarquer, comme d'habitude, que Claude transmutait son corps martyrisé en une œuvre plastique aussi belle que poignante. Mais quand on voyait le réalisme terrible avec lequel il peignait sa propre personne, on se félicitait qu'il n'eût jamais choisi d'autre modèle que lui-même ! Héloïse ajoutait : Si j'avais accepté d'être ton modèle, j'aurais du supporter la représentation de mes yeux globuleux et de mon nez allongé avec une bien cruelle exactitude ! Claude faisait la moue et répondait : Je n'ai toujours vu, en toi, que cette attitude vive et confiante. Il n'ajouta pas, cette fois, que la jeune fille avait été, pendant longtemps, le seul être à l'accepter tel qu'il était et à lui donner confiance. Il lui devait beaucoup. Héloïse s'illuminait en écoutant les compliments de son ami et son visage rayonnait alors d'une grâce bien touchante. Comme d'habitude, elle répondait : Tu sembles avoir du plaisir à peindre ton corps difforme et tordu, mais je ne connais pas de personne plus droite et plus franche que toi ! 

    Ces deux jeunes gens s'appréciaient depuis leur enfance. Ils se connaissaient bien et leur complicité était grande. Mais cette relation avait ses limites : assez rapidement Héloïse cherchait à fuir ce qu'elle appelait la sombre franchise de Claude, et ce dernier était alors content de quitter ce qu'il appelait la trouble superficialité d'Héloïse. Cette dernière devait se rendre à la boutique de son père et quand Claude se proposa de l'accompagner, elle répondit simplement qu'elle préférait y aller seule. Claude comprit qu'il était temps de se séparer.



    À la boutique, Héloïse fut surprise par la nervosité de son père. Ce dernier lui dit : Je dois te confier une mission difficile ! J'ai essayé de m'en sortir seul. Mais je n'ai pas pu... J'ai essayé de le détruire. J'ai essayé de le cacher. Mais son pouvoir est sans limites... Or tu as un avantage sur moi. Tu ne connais pas le maléfice. Moi je le connais et je suis faible... Tandis que toi... Vois ce paquet. Le père désigna un paquet plat comme si on avait emballé un panneau ou un vitrail. Tu dois l'apporter au laboratoire de mon frère et lui demander de le détruire. Surtout sans regarder. Je te demande d'y aller le lui porter sans tarder, et surtout ne regarde pas. Apporte-le lui immédiatement ! Le père d'Héloïse était en proie à la plus vive agitation et déjà Héloïse se retrouvait dans la rue en train de courir avec le paquet. À chaque pas, sa curiosité grandissait. Elle se dit qu'il n'y aurait aucun mal à jeter un œil sur une toute petite partie de l'objet. Elle ralentissait sa marche, défaisait un peu l'emballage, découvrait un bout de miroir... et elle trébucha. L'objet tomba, rebondit, s’aplatit avec un bruit de cristal. Héloïse le ramassa fébrilement et fut stupéfaite : l'objet était intact. Héloïse, au comble de la curiosité, avait déballé l'objet pour l'examiner sous tous les angles. Il s'agissait bien d'un miroir. Ou presque. Ce qu'elle y vit l'émerveilla.

    La jeune fille retourna chez elle le cœur léger et accrocha le miroir dans le salon. Chaque matin, elle prenait l'habitude de s'y mirer quelques minutes, ce qui parait sa journée entière de mille couleurs joyeuses. Ses amis lui rendaient visite plus souvent maintenant. Eux aussi aimaient se mirer quelques minutes dans le miroir pour rendre leurs jours plus colorés. Néanmoins, quand son père lui rendait visite, Héloïse cachait le miroir. Le malaise l'envahissait à la pensée d'avoir trahi son père. Cependant le miroir était trop merveilleux pour agir autrement.

    Quant à Claude, il ne venait plus. Tristement, Héloïse se rappelait la dernière fois où le jeune peintre lui avait rendu visite : la jeune fille était alors impatiente de lui faire découvrir le miroir. Elle n'arrivait plus à se contenir autour de Claude qui, toujours avec la même humeur sombre, tenait d'abord à montrer son dernier tableau. C'était encore un chef d’œuvre, c'était encore une toile aux dimensions extraordinaires, c'était encore une transmutation du jeune homme difforme en quelque chose de grandiose. Héloïse ne pouvait réprimer un sourire d'indulgence, quand elle proposa à son ami une vision de lui-même qui le réconcilierait avec la vie.

    Lorsque Claude vit le miroir, son expression se figea avec horreur. D'abord médusé, puis méprisant, il toisait le reflet. Héloïse ne comprenait pas : est-ce que, seulement avec Claude, le miroir perdait son pouvoir magique ? Elle lui posa timidement la question. Le jeune homme se retourna avec colère et s'écria : Héloïse ! Tu devrais détruire cet objet maléfique ! Elle rit et s'interrogea : Aurai-tu parlé avec mon père ? Claude grogna : Ton père aurait donc le même avis !... Je n'ai pas parlé avec lui. C'est du simple bon sens. Et je te conseille de détruire cet objet. Héloïse s'emporta : Enfin Claude ! Te serais-tu tellement habitué à te regarder à travers tes tableaux ? Tu n'es plus capable d'accepter le reflet d'un miroir merveilleux... Mais les autres en sont capables. Je n'ai pas le droit de détruire ce miroir merveilleux. Claude haussa les épaules et répondit : Le cœur de l'homme n'est pas assez merveilleux pour mériter un miroir merveilleux... Et crois-moi, face à la vraie nature de l'homme, ce miroir est appelé à faire du mal. Beaucoup de mal. Héloïse criait : Ce n'est absolument pas le cas ! Depuis que je possède ce miroir, j'ai vu tous mes amis inspirés, transformés... Tu es simplement blessé ! Blessé de voir qu'un simple objet rend une image tellement plus merveilleuse de toi que tes tableaux... sinistres ! Claude tressauta. Il y eut un moment de silence. Héloïse persista : Avec tes tableaux grandiloquents, tu pensais montrer au monde ce qu'il y a de merveilleux en toi derrière tes cicatrices et tes séquelles... Et voilà qu'un simple objet ridiculise tes efforts ! Claude finit par rétorquer : Reviens à la raison, Héloïse, ce miroir fabrique du mensonge. La jeune fille, rouge d'indignation, protesta : Mes amis et moi sommes réellement transformés ! Claude répéta : Ce que je vois là, c'est un objet qui fabrique du mensonge ! Héloïse répliqua : Ce que je vois là, c'est un objet qui transmet le bonheur ! Claude scanda : Moi, je préfère subir dix vérités qui blessent, plutôt qu'un seul mensonge qui console ! Héloïse, avec le même ton : Et moi, je préfère fréquenter dix imbéciles qui sourient face à l'adversité, plutôt qu'un seul intelligent qui se complaît dans sa douleur. Retourne donc peindre tes sempiternels tableaux gigantesques qui ne te montrent que toi et ta grandeur ! Tu es un narcissique qui vient d'être vexé en voyant un objet réussir mieux que lui. Qu'est-ce que ça veut dire ? De se complaire perpétuellement à se peindre soi-même pour rechercher ce qu'il y a de plus merveilleux en soi ? Quel narcissisme, oui ! Claude sursautait devant ces reproches et bafouillait : Si c'est ce que tu penses de moi...



    De longues semaines filèrent avant que Claude revinsse à la boutique. Très gênée, Héloïse lui ouvrit la porte. Elle remarqua que, pour une fois, le jeune peintre venait sans tableau. Un sourire confus flottait sur le visage rougissant du jeune homme. Il suivit la jeune fille dans le salon... où il n'y avait plus aucun miroir. Surprenant le visage fureteur de son ami, Héloïse expliqua : Cela fait quelques temps que j'ai décroché le miroir. J'avais fini par réaliser à quel point tu étais dans le vrai... À ma grande honte... Oui, c'était un miroir maléfique. Ses visions étaient toujours aussi belles. Elles donnaient toujours le même espoir et les mêmes envies... Mais en vérité, personne ne changeait vraiment en contemplant ce miroir. Excepté dans le miroir. En dehors du miroir, nous avions fini par comprendre que nos vies se fanaient, s'étiolaient, et pourtant... Nous conservions la même envie de nous contempler encore et encore... Héloïse n'acheva pas et Claude haussa les épaules en disant : Miroir maléfique ou miroir merveilleux, ce n'est pas vraiment la question. Mais nous, nous ne sommes que de simples humains... Et comment ? Comment as-tu pu t'en débarrasser ? Héloïse répondit : Grâce à mon père. En nous voyant, tous mes amis et moi-même, tellement éteints... Il a compris. Il a réussi à me faire parler, car, vois-tu, je lui cachais le miroir... Héloïse s'écroula en sanglots. Claude la consola : J'ai compris, Héloïse, n'en dis pas plus... Tout est bien fini maintenant. Ne dis plus rien, je devine tout le mal qu'a pu causer cet objet... Ton père est un sage, je l'admire! Dans ses larmes, Héloïse se mit à rire : Mais c'est lui ! C'est lui, mon père, qui a causé tant de malheur ! Il est le premier à s'être laisser subjuguer par ce miroir ! Claude : Mais n'est-ce pas lui ? Lui qui a réussi à le détruire ? Héloïse répondit : Non pas à le détruire. À le transformer. Il m'a dit qu'il a eu l'idée au long de ces longues semaines sans le voir. Il a compris qu'il aurait du le refaire plutôt que de s'en débarrasser. Il a eu peur d'ailleurs de me l'avoir confié. Puis en me voyant moi et mes amis... Il a tout compris. Et il nous a sauvés. Héloïse hésita, puis ajouta : Et tu sais, je lui ai dit ta réaction... Il t'admire... Il t'admire pour avoir eu la force... Claude, sardonique : La force ? La force de l'égoïsme, oui ! La force de me sauver en laissant ma meilleure amie sombrer. Pour me consacrer à la sublimation de mes souffrances. Ah, tu avais raison... Je te supplie de m'excuser. Je suis bien un narcissique... Héloïse, tristement : C'est à toi de recevoir mes excuses. Je me suis montrée bien vaine en préférant l'illusion à la vérité amère. Héloïse se détourna. 

    Claude, sur un ton plus amène : Mais cette dispute a eu du bon... J'ai bien réfléchi à ce que tu m'as dit. Je t'en ai beaucoup voulu aussi : m'accuser de me consacrer toutes ces années à rechercher ce qu'il y a de plus merveilleux en moi ! Alors que ce qu'il y a de plus merveilleux en moi... Claude s’interrompit. Puis il demanda : Veux-tu bien regarder ma nouvelle toile ? Claude le proposa d'une manière inhabituelle : disparue la grandiloquence, disparue l'humeur sombre. Il ressemblait à un écolier timide. Héloïse s'étonna : Mais où est donc cette toile ? Et à sa surprise, Claude sortit un petit tableau de sous son manteau. Il le tendit à la jeune fille. Héloïse était bouche bée : ce qu'elle voyait, avant tout, c'étaient deux yeux globuleux et un nez trop long. Un hoquet de stupeur resta coincé dans sa gorge tandis qu'elle se reconnaissait avec ces deux particularités méprisables. Cependant, assez vite, ce qu'elle vit, dans un fond de couleurs simples et vivantes, c'était cet air digne hérité de son père à travers un visage d'une telle féminité que ça la rendait à la fois naïve et touchante. Puis en regardant encore la toile, ce qu'elle vit, en dépit de quelques traits peu réguliers, c'était une femme étrangement, désespérément attirante. Les larmes lui vinrent aux yeux. Puis ses épaules s'affaissèrent. Héloïse était bouleversée. Claude, effrayé : Ah, je suis désolé, je me doutais que rendre la réalité avec mon impitoyable pinceau ne pourrait qu'infliger de la douleur... J'ai surestimé mon talent... Je croyais pouvoir te montrer telle que tu es tout en te disant tout ce qu'il y a de beau en toi... Je n'ai fait que te décevoir terriblement ! Dans une voix brisée par les larmes, Héloïse réussit à s'arracher les mots : Oui, je serai terriblement déçue, mais uniquement si tu ne me prends pas immédiatement dans tes bras ! Comment fut l'étreinte de ces deux jeunes gens, je ne sais pas. Mais je sais qu'aucun miroir ne la refléta.

1 commentaire:

  1. J'ai quinze ans à nouveau, quand je lisais mes livres de contes Gründ, ceux qui viennent de tous les pays mais qui enseignent des vérités universelles. Celui-là est optimiste, même si sombre sur la réalité humaine. Un plaisir à lire.

    RépondreSupprimer