lundi 13 mars 2017

Ce n'était qu'un rêve

   Ce n'était qu'un rêve



    Il arrive, quelque fois, que le conteur exprime tellement de tension et imagine tellement d'épreuves insurmontables au cours de son histoire, qu'il renonce à résoudre les problèmes qu'il a posés et conclut qu'en fait tout n'était qu'un rêve. Le public qui a suivi, avec tant d'impatience et de passion, les aventures de ses héros préférés, se plaint d'avoir été berné et dénonce un procédé déloyal : en n'étant qu'un rêve, l'histoire a perdu tout son sel et son sens. Pourtant, toutes les personnes du public ont bien connu ces situations insupportables et irréelles qu'elles n'arrivent pas à surmonter ni à fuir et, alors, combien se sont-elles senties soulagées, voire heureuses, de se réveiller en comprenant qu'elles avaient fait un cauchemar ! Voici maintenant une histoire édifiante et horrible qui montre à quel point un homme peut se perdre lui-même lorsqu'il décide de suivre le chemin de sa colère et de sa haine, même en rêve !

    Il était une fois deux amis poètes : Bernard et Christian. Bernard était, à peu de choses près, un quasimodo : un cœur sensible et généreux dans un corps très laid. Toute sa vie, il avait souffert du rejet et de la solitude. Une de ses rares joies était de chanter, sur sa guitare, les poèmes magnifiques qu'il composait sur ses sujets préférés : les amours malheureuses, la solitude et la tentation du suicide. Bernard semblait peu promis à une longue vie, et encore moins à une vie heureuse. Cependant, au lycée, il avait fait la connaissance de Christian qui était, à peu de choses près, le garçon le plus populaire de l'école. Même pas parce qu'il était un magnifique jeune homme aux longs cheveux blonds et aux yeux toujours rieurs : il était populaire car il accordait à tous le même respect équanime et sans doute n'avait-il jamais eu ni d'ennemi ni de dispute dans sa vie. Le beau Christian avait adressé la parole au difforme Bernard de la même manière qu'il l'adressait à tous, puis il avait peu à peu découvert la sensibilité, l'esprit et la drôlerie de ce garçon qui était devenu son ami. Christian, sur les encouragements de Bernard, se mit aussi à écrire des poèmes. Ainsi leur amitié se renforça tandis que la passion commune des deux garçons les poussait toujours davantage à lire et à écrire.

    Les années passaient, et si les deux garçons restaient passionnés par la poésie, ils avaient du mal à se satisfaire de leurs créations de dilettantes. Christian se décourageait et donnait la priorité à ses études, mais il admirait les écrits de son ami et l'exhortait à travailler plus régulièrement. Un jour arriva où, avec beaucoup d'angoisse et de timidité, Bernard fit lire son premier recueil de poèmes à celui qu'il considérait comme son seul ami. Christian feuilleta les pages du recueil avec un sourire conquis et il demanda à son ami de lui confier son recueil quelques jours pour mieux l'apprécier et lui donner un retour précis et argumenté : il ne voulait pas se contenter d'une critique à chaud car le recueil lui paraissait vraiment prometteur. Ce jour-là, Bernard rentra chez lui d'un pas plus léger que jamais.

    Or les événements se bousculèrent : Christian devait déménager pour une autre ville car il allait étudier dans une école de journalisme. Entre-temps, il avait bien avancé dans la rédaction des remarques et des critiques du recueil de son ami, mais il lui demandait encore quelques jours. En fait de jours, des semaines s'écoulèrent et Bernard avait de plus en plus de mal à recevoir des nouvelles de son ami absorbé par ses nouvelles études et sa nouvelle vie. Il hésitait à déménager lui aussi... Depuis que Christian n'habitait plus dans la même ville, Bernard se sentait épouvantablement seul. Il était fils unique et sa famille se réduisait à deux braves parents aussi pleins de bonne volonté que vides d'intérêt pour la création artistique. Le cercle de ses amis se réduisait presque à la seule personne de Christian car son amitié pour Christian l'avait tellement comblé qu'il n'avait nullement cherché à développer d'autres liens avec qui que ce soit, d'ailleurs Bernard était habitué à ce que son apparence et sa voix gutturale repousse les gens. Il y avait bien Angèle, une amie de Christian, qui avait, tout comme Christian, accepté de voir au delà des apparences. Mais Angèle n'aimait ni le théâtre, ni l'opéra, ni la danse classique, ni la peinture, ni la poésie... Angèle était une jeune fille sportive qui se consacrait à sa carrière, à ses entraînements et à ses compétitions. Elle appréciait Bernard pour son écoute, sa disponibilité, son empathie et son humour. Et Bernard l'appréciait car elle était une des rares personnes amicales avec lui, mais aussi parce qu'elle était une fille loyale et droite.

    Bernard n'oublierait jamais le choc atroce qu'il reçut en découvrant, dans une librairie qu'il aimait fréquenter, son recueil de poèmes publié... sous le nom de Christian. C'était à la lettre près, au signe de ponctuation près, son recueil. L'unique différence était le nom de l'auteur. Bernard rentra chez lui d'un pas plus lourd que jamais et déprima de longues semaines, seul dans sa chambre. Finalement la tristesse et la déception laissèrent un peu de place à l'indignation. Et Bernard écrivit une longue lettre sincère et naïve à son ami, son unique ami, pour lui demander des explications. Bernard ne reçut jamais de réponse. Néanmoins il sut que Christian avait réagi à cette missive : avec stupeur, il découvrit plusieurs articles de journal où Christian, le fameux poète d'une nouvelle ère, expliquait qu'un ancien ami, un certain Bernard, honte à lui ! avait essayé de le trahir en lui volant son manuscrit et en essayant de le proposer à des éditeurs. Christian se déclarait terriblement peiné par cette attitude. Mais en souvenir de l'ancienne amitié, il voulait bien pardonner cette tentative de plagiat due à l'impuissance et la jalousie. Bernard fut pris de convulsions. Il se rendait compte qu'il ne pouvait absolument pas prouver que ce recueil de poèmes était le sien : il ne l'avait fait lire à personne d'autre qu'à son ami, il n'en avait pas gardé de copie, il était seul et démuni.

    Bernard envisageait maintenant sérieusement de mettre fin à ses jours. Ou bien de mettre fin aux jours de cet odieux Christian. Ou mieux, de mettre fin aux jours de cet odieux Christian, puis de mettre fin à ses propres jours. Comme il hésitait beaucoup et se contentait de rester prostré chez lui, Bernard était encore vivant quand Angèle vint lui rendre visite. L'arrivée de la jeune femme était comme la découverte d'une source d'eau claire après avoir longuement erré dans le désert sans jamais boire. Bernard se sentait éperdu de gratitude pour cette personne qui s'inquiétait sincèrement pour lui. Angèle était effarée par l'état de son ami comme par l'état de l'appartement. Elle ordonna au jeune homme de se reprendre en main, de se doucher, puis de l'aider à faire un minimum de ménage car l'air était irrespirable et le sol poisseux.

    Maintenant Bernard et Angèle discutaient dans le salon qui, pour la première fois depuis des mois, était lumineux et sentait bon. Bernard finit par avouer ses malheurs à la jeune femme et, à sa grande surprise, cette dernière le crut. Pour la première fois depuis des semaines, Bernard sentait un peu de réconfort adoucir sa douleur. Quelle chance il avait de connaître cette jeune femme droite et loyale ! Avec de grands yeux tristes, elle lui répéta même plusieurs fois : Oh oui, je te crois, tu ne peux pas savoir à quel point je te crois... Et ce fut au tour de la jeune femme de confesser comment elle était tombée amoureuse de ce magnifique jeune homme, comment elle avait vécu quelques semaines avec lui, comment elle avait été manipulée, comment elle s'était réveillée seule et dépossédée de tout ce qu'elle avait de précieux... Bernard s'étonna : Angèle avait beaucoup d'amis et de parents, contrairement à Bernard, et elle n'avait qu'à dénoncer les méfaits de Christian pour tenter d'obtenir réparation. En pleurant, Angèle expliqua qu'avant même qu'elle eut l'idée de se confier à des proches, Christian, avec beaucoup d'habileté, l'avait faite passer, elle, pour la perfide manipulatrice...

    Bernard frappa du poing sur la table et s'indigna : Je vais retrouver ce monstre et l'abattre comme la vermine qu'il est ! Angèle ouvrit de grands yeux effarés et protesta : Cela ne servirait à rien ! Je suis contre cet esprit de vengeance ! Bernard s'emporta : Mais tout mon sang bout de révolte et de colère ! Je ne peux pas vivre en paix en sachant que cette vermine vit heureuse quelque part en ayant monstrueusement profité de nous ! Angèle eut un sourire de pitié. Elle réfléchit puis proposa : Écoute-moi Bernard, je ne veux pas et je ne peux pas t'aider à te venger. Car pour moi, le meilleur moyen de surmonter cette épreuve, c'est de réussir et de m'accomplir royalement. Puis avec un sourire mutin, Angèle ajouta pour son ami : Tellement royalement que, de tout en bas, quand ce pauvre être me verra, il s'étranglera de dépit... D'une voix plus calme, Angèle reprit : Mais je peux faire quelque chose pour toi. C'est une technique que j'ai apprise de mon entraîneur. Et j'ai découvert que j'étais plutôt douée... Si tu es réceptif et que tu me fais confiance, les résultats seront bien plus justes et bien plus efficaces qu'une vengeance sanglante et stupide.

    D'abord, Bernard n'apprécia pas vraiment la proposition de son amie : il s'agissait uniquement de vivre, dans un état d'hypnose, la vengeance qu'il rêvait. Toutefois Angèle lui garantit que le simple fait de faire vivre intimement à son esprit une scène idéale le transformerait. Bernard critiquait le fait que son ennemi n'en saurait rien et n'en serait pas transformé. Angèle, avec un sourire contrit, admettait : Pour commencer, cela ne transformera que ton état intérieur, c'est vrai. Mais de fil en aiguille, cela te transformera jusqu'au bout des ongles, puis cela transformera tes rapports avec les autres, et de fil en aiguille, qui sait, cela finira par se répercuter sur Christian ? Avec un rictus mauvais, Bernard accepta : D'accord, je me contenterai de vivre en rêve... D'éventrer ce monstre avec une fourchette et de lui faire ravaler ses excréments. Dans un hoquet de vive stupéfaction, Angèle lui dit : Enfin, c'est une vision insupportable, comment pourrais-tu améliorer ton état intérieur avec des tendances aussi bestiales ? Je te propose quelque chose de beaucoup plus civilisé... Et avec mauvaise grâce, Bernard accepta la séance d'hypnose conduite par Angèle.

    Bernard était assis bien droit sur une chaise. Il ferma les yeux et commença d'une voix calme le compte à rebours. Il ouvrit les yeux, se leva, et sortit de chez lui. Toutes formes semblaient émerger d'un brouillard étrange. Bernard prit un train pour la ville où habitait Christian. D'un pas ferme et mécanique, il se rendit dans un restaurant réputé. Comme prévu, Christian était attablé avec des amis. Bernard se dirigea droit vers son ancien ami, et sans trembler, il lui versa le contenu de la carafe de vin sur la tête. Il lui dit : Voilà pour tes mensonges ! Puis il lui tartina le visage de risotto aux truffes en disant : Voilà pour tes méfaits ! Et paisiblement, Bernard alla s'asseoir sur une chaise libre. Il ferma les yeux. Il compta à voix haute et claire. Et quand il ouvrit les yeux, il se retrouva chez lui, devant Angèle. La jeune femme lui demanda comment il se sentait. Son ami lui répondit, avec un grand sourire, qu'il venait de faire un rêve délicieux. Pendant un moment, les deux jeunes gens rirent de bon cœur en détaillant la scène. Pourtant Angèle scrutait son ami d'un œil soucieux et interrogateur. Bernard finit par s'en rendre compte et il admit : Oui, ce rêve était du miel pour mon cœur... Mais on ne répare pas un cœur mourant avec une louche de miel. 

    Après plusieurs jours de discussions, Angèle finit par capituler : elle proposa une séance plus virile à son ami, mais en lui jurant que ce serait la seule. Soulagé, presque joyeux, Bernard s'assit bien droit sur la chaise. Il ferma les yeux et compta. Il ouvrit les yeux, se leva, et sortit de chez lui. Toutes formes semblaient émerger d'un brouillard étrange. Bernard prit un train pour la ville où habitait Christian. D'un pas ferme et mécanique, il se dirigea vers le domicile de son ancien ami. Il n'eut pas besoin d'attendre longtemps pour le voir sortir de chez lui. Il marcha droit sur son ennemi et commença de l'insulter. Christian feignit d'abord de ne pas l'entendre, puis d'être stupéfait par les injures sans fin, puis perdit le contrôle de lui-même et brandit le poing en vitupérant. Bernard lui administra une correction magistrale. Puis il s'assit à même le trottoir, devant le corps ensanglanté d'où s'échappaient des plaintes et des sanglots. Bernard ferma les yeux. Il compta. Et quand il ouvrit les yeux, il se retrouva chez lui, devant Angèle. La jeune femme écouta, saisie, mais avec un intérêt sincère, le récit de son ami. Elle tremblait. Elle demanda à son ami de se satisfaire de ses deux rêves de vengeance et de ne plus participer à de telles séances. Cependant Bernard réagissait comme un drogué qui vient de découvrir le seul paradis artificiel qui pourrait lui rendre la vie supportable. Il n'hésitait pas à harceler sa jeune amie pour lui faire entendre ses suppliques. Angèle tremblait devant le résultat de ses propres agissements. Et finalement, avec un sourire d'immense pitié, elle consentit à proposer une dernière séance à Bernard, tout en s'effrayant que cette dernière séance exigerait encore une dernière séance, et encore une dernière séance...

    Bernard était assis bien droit sur une chaise. Il ferma les yeux et commença d'une voix calme le compte à rebours. Il ouvrit les yeux, se leva, et sortit de chez lui. Toutes formes semblaient émerger d'un brouillard étrange. Bernard prit un train pour la ville où habitait Christian. D'un pas ferme et mécanique, il se rendit au domicile de son ancien ami. Il sonna à la porte. Christian sortit et ouvrit de grands yeux étonnés devant Bernard. Il n'eut pas le temps de parler : Bernard venait de lui tirer une balle dans le genou. Tordu par la douleur, Christian tournait son visage déformé vers Bernard en l'implorant. Déjà Bernard venait de tirer une deuxième balle dans le deuxième genou. Christian pleurait et même beuglait sa douleur. Bernard voulait faire vite avant le réveil, même si la scène lui paraissait plus dégoûtante que plaisante. Il avait attendu beaucoup de ce rêve et voilà qu'il hésitait à s'asseoir, fermer les yeux et retourner chez lui... Pourtant s'il ne terminait pas, il se réveillerait insatisfait, frustré, c'était certain. Alors, plus par la volonté confuse d'accomplir un devoir que par plaisir, il logea une troisième balle dans le bas-ventre de son ennemi. Il regardait ce spectacle ignoble, dégoûté : finalement, il était soulagé de s'asseoir et de mettre fin à la séance. Le rêve n'avait ni calmé sa colère et sa haine, ni soigné son cœur mourant. Bernard ferma les yeux et compta d'une voix claire. Mais tout aussi clairement, il entendait les gargouillis de Christian, et peu à peu les sirènes de l'ambulance et de la police, et les bruits de la foule curieuse.

    Alors Bernard se remémora la manière dont son amie Angèle, si droite et si loyale, s'étonnait, tremblait et souriait. Il avait lu de la compréhension, de l'affection et de la compassion dans ces étonnements, ces tremblements et ces sourires. Et maintenant, assis sur le trottoir, il réalisait à quel point la jeune femme humiliée, offensée par son ennemi avait, elle aussi, rêvé de vengeance. Il réalisait la fermeté de caractère et les calculs scabreux qui avaient inspiré ces drôles de sourires. Il réalisait tout ce qui avait pu se dissimuler derrière cette façade si droite et si loyale. Alors il ouvrit les yeux sur le trottoir pour regarder bien en face les policiers qui s'approchaient prudemment. Ces derniers racontèrent qu'ils avaient avancé presque apeurés par le spectacle de ce tueur aux traits monstrueux, assis bien droit, le regard bien droit, comme le serait le tueur de nos pires cauchemars, et, racontèrent les policiers, ce monstre répétait, comme une litanie, ces mots incroyables : Ce n'était qu'un rêve.

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