dimanche 26 février 2017

Une vengeance parfaite


       
        Une vengeance parfaite







            Il arrive quelque fois qu'un promeneur au long cours, avide de découvrir de nouvelles contrées, de nouvelles coutumes et de nouvelles gens, réalise avoir traversé, entre deux étapes mémorables, quelques lieux passables et dénués d'un quelconque intérêt. Cela ne blessera personne de déclarer, tellement c'est vrai, que pour la plupart de ses visiteurs comme pour un grand nombre de ses habitants, la petite ville de V. est une ville sans beaucoup d'intérêt. Pendant plusieurs siècles, elle ne fut qu'un hameau. Puis au siècle dernier, elle se mit à croître considérablement pour s'étendre, sans âme ni bonheur, comme une cité dortoir que ses dormeurs hantent parce qu'ils n'ont pas trouvé de meilleur choix. Et pourtant cette petite ville de V. recèle, en son centre, quelque curiosité plutôt célèbre.



            Le centre historique de V. coïncide avec les vestiges du hameau d'origine : une vieille chapelle, un lavoir, quelques bâtiments qui ont été mis en valeur à une époque où le ministère de la culture s'était vu allouer les fonds suffisants pour satisfaire quelques caprices très inégaux quant à leur portée culturelle. Le résultat donne au centre de V. un certain cachet, que les observateurs les mieux disposés qualifient de mignonnet ou de gentiment kitsch. Si, par hasard, un guide mentionne l'existence de V., c'est pour admettre que son centre est constitué de bâtiments moins laids que ceux des quartiers dortoirs et des lotissements périphériques. Les administrations, les bureaux et les commerces siègent dans ce centre mignonnet avec un peu de vie. En bref, les commentaires les plus affables sont unanimes pour déclarer le centre historique presque sans intérêt. Et pourtant, c'est bien un petit quartier de ce centre qui recèle quelque curiosité plutôt célèbre.



           À ce stade de la lecture, le lecteur perspicace aura deviné que ce quartier est presque sans intérêt. Presque. Toutefois on ne peut omettre l'existence de la Place Raphaël Paul, où trône un monument étonnant. Ce monument représente, dans sa plus grande partie, entre deux ou trois fois sa taille réelle, un peintre habillé de vêtements aussi décontractés que ternes, comme on en portait à la fin du vingtième siècle. Cet artiste, Raphaël Paul donc, se tient les jambes écartées, une main tenant la palette du peintre à hauteur de poitrine, l'autre main tendant vigoureusement un pinceau devant soi comme on tend un glaive qui vient de trancher. Sous une chevelure en tempête, le visage du peintre rayonne d'une énergie farouche, sa bouche est crispée et son regard furieux. Et lorsqu'on suit la direction donnée par ce regard furieux et ce pinceau vindicatif, on voit un peu plus loin, à l'échelle réelle, une voiture retournée et vilainement cabossée, comme si elle venait d'être expédiée par le coup de pinceau. On s'approche de cette sculpture phénoménale pour découvrir la formidable énergie du petit bonhomme de peintre qui semble survolté par son coup de pinceau. Puis on aperçoit les corps déjetés qui s'entortillent dans la voiture défoncée. Le touriste vraiment curieux s'attardera sur le monument jusqu'à découvrir une plaque où il s'empressera de lire un texte gravé en petits caractères dorés. Mais une fois ce texte lu, le touriste désemparé ne sait trop s'il s'agit d'une fantaisie, d'un extrait de roman, ou d'un document officiel :



            « Je parlais de vengeance parfaite en ouverture de mon testament. Ayant exposé précisément mes volontés, il est temps de me confesser maintenant. On se rappellera difficilement que j'étais un artiste ; j'étais toujours le premier à m'amuser avec mes compagnons ou mes détracteurs de mon surnom Le Petit Raphaël, ou quelquefois Le Minuscule Raphaël. Rares étaient les amateurs qui me connaissaient comme un explorateur modeste, qui poursuivait son œuvre presque en secret, à l'insu du public, prétendant avec bonhomie fuir la foule et les vernissages. En vérité, sous cette apparence placide, je bouillais. Et plusieurs fois le démon s'est emparé de moi. Face à cette pesante carrière de peintre raté, je me suis offert le luxe d'une vengeance parfaite. Il était impossible de me soupçonner lorsque je tuais car rien me liait à mes victimes, sinon qu'elles ne me connaissaient pas ! J'étais enragé de n'être pas célèbre ! Et je jouissais d'éliminer les coupables en toute impunité : quel policier assez pervers aurait pu deviner qu'un artiste raté se mettait à assassiner d'innocentes victimes qui avaient le tort d'ignorer son œuvre ? Et pour pimenter ma vengeance parfaite et compliquer la tâche d'éventuels enquêteurs, je déguisais toujours mes meurtres en accidents de voiture. O combien sont nombreux ces bêtes accidents de voiture provoqués par la nuit, le brouillard ou la neige ! Quand deux ou trois insipides personnages, assez fades pour n'avoir aucun ennemi, disparaissent dans un bête accident de voiture, comment soupçonner un assassinat ? Je le confesse aujourd'hui :  bien des accidents de voiture de ce pays sont uniquement dus à ma soif de vengeance ! Et dans ma tombe, je ricane en songeant qu'on ne pourra jamais me confondre ! Qu'on exhume toutes les tragédies automobiles de l'histoire avec maniaquerie, jamais on ne remontera à moi ! Par vicieuse équité, j'ai toujours élu des victimes que je ne connaissais pas plus qu'elles ne me connaissaient : aucun lien entre elles et moi ! Et j'ai toujours agi si discrètement que rien ne pourrait être détecté sur la voiture sacrifiée ! Vous m'aviez condamné à une carrière misérable de peintre sans envergure ? Je vous ai condamnés à de stupides accidents de voiture ! »



            En général, le touriste sourit ou s'étonne à la lecture de ce texte. Puis il l'oublie assez vite. Il boit une dernière bière à la terrasse du café de la place et, quand il décide de quitter la ville, c'est seulement avec un malaise diffus qu'il démarre sa voiture. Quelque rare fois, un touriste plus curieux que les autres ressent l'envie d'en savoir plus. Un peu de recherche à l'office du tourisme, à la bibliothèque, ou sur Internet, lui en apprend que trop peu. Il ne s'attarde pas sur les reproductions des toiles de Raphaël Paul qui sont des clichés sans caractère de la vie citadine. Il découvre que le texte de la plaque gravée sous le monument est réellement un extrait du testament de Raphaël Paul. Il obtient confirmation que c'était un peintre mineur dont l'apogée fut de participer, une unique fois, et sans retombée, à une exposition thématique (le thème étant : la ville contemporaine) dans la capitale, dans une arrière-salle consacrée aux peintres de la région. Enfin il peut découvrir un article de journal de l'époque : la lecture du testament avait quand même produit son petit effet. Rapidement, on avait conclu à un canular, la dernière tentative d'un artiste raté pour faire parler de lui. Amusés par le stratagème, les notables de V. avaient décidé d'élever un monument en mémoire de Raphaël Paul. Et à l'époque, l'histoire avait eu assez de retentissement pour qu'un sculpteur assez en vue, inspiré par le texte loufoque, imagine ce monument formidable.



            Le touriste le plus passionné par l'affaire finira par apprendre la réaction, à l'époque, des habitants du quartier et de la ville et même des alentours de V. On se disait bien qu'il y avait quand même beaucoup d'accidents de la route. Certes les statistiques de ce fléau semblaient élevées sur toute la planète, mais... Certains creusèrent pour découvrir que, dans sa jeunesse, Raphaël Paul avait travaillé quelque temps comme mécanicien. Ses dons pour la mécanique n'avaient pas paru plus mémorables que ses dons pour la peinture, mais... Et de fil en aiguille, des pétitions remontèrent aux autorités pour faire ouvrir des enquêtes, pour fouiller les archives, pour exhumer le tombeau, pour abattre le monument... Quelques investigations aussi timides qu'officieuses eurent bien lieu. On ne découvrit rien du tout. Excepté un texte préparatoire au testament, une version qui datait d'au moins une décennie avant le testament définitif. Qui ne comportait alors aucune mention de la vengeance parfaite. En fait les textes étaient parfaitement identiques. Excepté une phrase en ouverture du testament définitif qui suggérait vaguement une idée de vengeance parfaite. Et le paragraphe final de la confession. Une commission se réunit plusieurs fois pour examiner cette affaire. La commission décida qu'il serait des plus judicieux d'ajouter, au monument, une plaque qui exhiberait ce fameux paragraphe final. Depuis, certains esprits facétieux prétendent que les habitants de V. se montrent plus curieux et plus férus d'art que la moyenne et même que, pour satisfaire leur soif de culture, ils n'hésitent pas à entreprendre de longs voyages, généralement en train.



           

2 commentaires:

  1. Mais, mais...je ne prendrai plus la voiture pour voyager! J'aime beaucoup celle-là. Elle est drôle, bien noire comme il faut.

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  2. Je suis content que cet humour te plaise : j'avais peur que ce soit un peu trop noir ou grinçant à ton goût. Mais j'oubliais que tu adore Roald Dahl ;)

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