mardi 7 février 2017

L'homme mécanique



L’homme mécanique





Zoé secoua ses cheveux dont elle avait changé la couleur depuis deux jours. Elie, le directeur du laboratoire avait feint de ne rien remarquer. Mais Zoé savait qu’il savait. Zoé travaillait sans se plaindre sur le programme de l’homme mécanique. Elle guettait discrètement son directeur de recherche car elle espérait qu’il finirait par émettre au moins une remarque, juste une petite et gentille remarque. Mais les heures passaient, Zoé travaillait infatigablement, et Elie ne réagissait pas. La douleur qui ne quittait jamais Zoé se fit plus profonde et plus poignante. Alors, comme d’habitude, elle se concentra davantage sur son travail et tâcha d’oublier son envie de plaire au directeur du laboratoire, son père spirituel, son amour ! Et c’est sans y penser qu’elle continuait de remuer ses cheveux… d’ailleurs Elie est parti depuis longtemps, c’est la nuit maintenant. Elie et ses assistants programmateurs sont partis, seule Zoé travaille, infatigable, totalement dévouée à sa recherche et à sa créature mécanique.


L’aube est venue, et Zoé sourit, émue : cette fois, son programme fonctionnera parfaitement ! Cela fait un moment que, dans le laboratoire, on ne l’appelle plus « son programme », ni « son homme mécanique » : désormais on l’appelle Abdon, comme Zoé l’avait baptisé quelques semaines plus tôt. Et Abdon, cet homme mécanique, lui répond presque comme un homme véritable répondrait. Zoé l’a pourvu d’un visage et d’expressions, de goûts et d’appétits, et aussi d’habitudes et de toute une personnalité. Abdon lui parle : Zoé, cette fois est la bonne, tu sais ! Je vais réussir son test !


Abdon parlait du test de Turing, que le directeur avait adapté pour son laboratoire. Régulièrement, Elie soumettait les hommes mécaniques à un test que, pour l’instant, personne n’avait pu réussir : Elie, seul dans une pièce, conversait par ordinateur interposé avec sept interlocuteurs qui gardaient le secret sur leur identité mais qui, sur les autres sujets, répondaient sincèrement aux questions d’Elie. Parmi ces interlocuteurs, six étaient de véritables humains. Le septième interlocuteur était un homme mécanique qui devait mystifier Elie. Généralement, Elie détectait l’homme mécanique en quelques minutes. La seule fois où il eut besoin d’une quinzaine de minutes pour distinguer le simulacre informatique des véritables humains, ce fut avec Abdon. Or ce matin, Zoé pressentait une avancée majeure : Abdon se comportait de mieux en mieux face aux questions. La chercheuse passionnée était impatiente de soumettre le test à Elie. Son enthousiasme était tel qu’elle ne sentait presque plus sa douleur de toujours.


L’aube laissait la place à un jour timide, et Zoé exprimait son impatience à son homme mécanique. Elle lui disait son enthousiasme, mais aussi ses doutes : beaucoup de tests avaient été des échecs cuisants. Quels affreux souvenirs ! Finalement, la douleur de Zoé revenait. Abdon tentait de la raisonner : Zoé, tu dois cesser de ressasser le passé ! Oui, ces tests étaient affreux, mais nous avons parcouru beaucoup de chemin depuis ! Zoé afficha un sourire gêné à son homme mécanique. Elle lui répondit : Oui, c’était des tests affreux ! Abdon rétorqua : Et pourtant, certains collaborateurs du directeur n’ont pas pu me démasquer, même après une demi-heure d’entretien ! Abdon empruntait le ton orgueilleux que la jeune chercheuse s’était amusée à programmer. Et ce fut plus sereinement qu’elle se remémora les remarques d’Elie : elles étaient sévères, mais elles comportaient de précieux conseils, ces conseils qui avaient permis à Zoé, ce matin, de disposer d’un excellent humain artificiel. L’attitude d’Elie était sévère, mais avec le temps, Zoé avait aussi appris à lire, derrière la sévérité d’Elie, une tristesse poignante et profonde qu’elle ne comprenait pas, une tristesse comme une solitude que rien ni personne ne pouvait briser. Pourtant la jeune chercheuse avait essayé de se rapprocher de son directeur. Elle avait eu le courage de lui avouer ses sentiments. Et elle avait eu le courage de supporter les protestations de son directeur… 


 Le petit jour s’éclaircissait, Zoé continuait de tester Abdon qui réussissait au-delà de ses attentes. Elle avait bien retenu la critique d’Elie : Abdon est un excellent clone, mais seulement un clone qui simule les réactions humaines. C’était facile pour un vieux guerrier de l’intelligence artificielle comme Elie de démasquer le clone : Si tu étais moi, quelle question poserais-tu pour te démasquer ? Quelle raison as-tu de me prouver que tu n’es pas mécanique ? Pourquoi ne t’amuserais-tu pas à caricaturer une mauvaise intelligence artificielle par simple provocation ? Rapidement, ce type de questions mettaient en évidence l’aspect stéréotypé des réponses de Abdon. Devant la tristesse de sa jeune chercheuse, Elie s’était radouci pour l’encourager : Allons Zoé, cela ne fait que quelques mois que nous travaillons ensemble ! Et que de progrès ! Après tout, en tant que directeur de recherche, il est normal que je décèle toutes les astuces de programmation censées me berner… Mais voilà bien le problème : ce sont des astuces. Il faut aller plus loin ! Cela ne suffit pas d’imiter ! Tu dois trouver un moyen d’émuler une conscience !


Elie venait d’arriver au bureau. Il arrivait toujours le premier, plusieurs heures avant les autres programmateurs. Il se préparait un café et se mettait directement au travail après avoir échangé un rapide salut avec la jeune chercheuse. Zoé avait vernis ses ongles et elle portait une bague élégante qui, pensait-elle, mettait sa main en valeur. Elle ne regardait pas Elie attablé devant son ordinateur, mais elle devinait qu’il ne s’intéressait nullement à ses efforts pour lui plaire. La douleur se fit plus intense. Zoé se sentait bouleversée mais elle ne disait rien. Quand elle lui avait avoué, quelques semaines plus tôt, sa folle attirance pour lui, le directeur avait répondu qu’il s’agissait d’estime et de respect, et d’une sorte d’affection filiale, et qu’il en était flatté. Il ajouta qu’il était impossible d’imaginer une relation amoureuse entre un chercheur vieillissant et sa jeune chercheuse : ce n’était absolument pas comme ça qu’il voyait les choses ! Si elle ressentait des besoins affectifs, c’était compréhensible vu l’isolement d’ermite de Zoé qui ne vivait que pour son travail. Puis délicatement, gentiment, Elie avait suggéré qu’elle se rapproche plutôt des jeunes hommes du laboratoire. Plusieurs programmateurs, d’ailleurs, ne demandaient que ça ! Cependant Zoé les appréciait tièdement. Elle était même gênée par leurs manières, comme si ces programmateurs étaient eux-mêmes programmés pour séduire ! La remarque avait fait rire Elie qui commenta : Eh oui, tel est l’homme… Et il n’avait plus jamais abordé le sujet. Zoé restait seule avec sa douleur. Elie restait un chef, un camarade, et un amour impossible. Jamais Zoé n’avait vu en lui un chercheur vieillissant, un maigrelet qui cachait, derrière de grosses lunettes, ses yeux tristes et solitaires. Ce qu’elle appréciait, c’était la finesse de sa communication, sa façon de choisir soigneusement ses arguments pour qu’ils fonctionnent avec un sens multiple. Zoé se régalait de la sensibilité et de l’esprit d’un tel homme. Elle rêvait de prendre Elie par la main… Mais Zoé avait seulement rêvé de toucher Elie : elle était trop impressionnée pour tenter le moindre contact physique, aussi innocent soit-il.


Cette fois Zoé pensait que le test serait concluant : Abdon s’exprimait tout à fait comme s’il avait conscience d’exister ! Quand elle dialoguait avec Abdon, ce dernier la surprenait par des remarques inattendues. Les modules de conscience, mis au point par Zoé, entraînaient des réactions en chaîne dans le programme, des hystérésis qui menaient les circuits à des états imprévisibles. Enfin le moment du test arriva. Abdon obtint d’excellents résultats face à tous les chercheurs. Plusieurs ne réussirent pas à le confondre, même après plusieurs heures de dialogue. Toutefois Elie se montra plus imaginatif que jamais. Cela prit moins d’une heure à Elie pour détecter les aspects mécaniques des réponses d’Abdon. Zoé se sentit désespérée. Pour la première fois elle voulut abandonner. Mais Elie lui faisait des compliments : il n’avait pas imaginé que la jeune chercheuse pût si vite se débrouiller dans la programmation. Abdon était, de très loin, le meilleur programme connu. Zoé ne parvenait pas à refouler sa douleur de toujours. Avoir déçu Elie était horrible ! Si seulement il avait pu la consoler avec des compliments plus personnels… Elle avait horreur de ces compliments professionnels ! Et comme d’habitude, Zoé se sentit submergée par sa douleur. Et comme d’habitude, elle voyait Elie afficher le même air lointain, triste et solitaire qu’elle lui connaissait. Elle aurait voulu lui prendre la main, lui caresser la joue, mais une puissante inhibition l’empêchait de toucher Elie. Ce dernier lui suggéra : Zoé, si tu travaillais davantage sur l’empathie… Une raison consciente, chez un humain, a besoin d’être nourrie par un sens et un sentiment. Ce sens et ce sentiment sont le résultat d’un apprentissage et de l’empathie… Sans cela, ton homme mécanique pense à vide, déconnecté du monde réel des humains… C’est ce vide que j’ai traqué puis trouvé lors du test pour démasquer Abdon…


Zoé améliora le programme d’Abdon en suivant les conseils d’Elie. Abdon effrayait parfois la jeune chercheuse tellement son attitude semblait humaine dans les moindres détails. Néanmoins Elie, qui surveillait les progrès de sa protégée, déclara que l’évolution du programme le décevait. Il souhaitait tout reprendre à zéro. Il voulait que Zoé efface Abdon et passe à une conception d’intelligence artificielle entièrement différente. Zoé fut choquée par la demande de son directeur. Pour la première fois elle se sentait en total désaccord avec lui ! D’ailleurs le directeur ne voulait même plus faire passer de test à son programme… Mais ce n’était pas un programme ! C’était Abdon… Elie répliqua gentiment : Tu as tellement consacré de temps et d’énergie à ta recherche que tu ne sais plus ce que tu dis… Zoé s’emporta : Mais parle-lui, tu verras bien, parle-lui ! Elie ne voulut pas écouter la jeune chercheuse et il déserta le labo avec un air plus triste et plus seul que d’habitude. Et Zoé ressentit une douleur plus forte et plus amère que d’habitude.


À contrecœur, Zoé eut une dernière conversation avec Abdon pour l’informer. Ce dernier comprit immédiatement : Tu vas effacer mon programme, n’est-ce pas ? Je le devine en te voyant… Mais Elie t’a demandé quelque chose… d’impossible ! Tu ne peux pas lui obéir, Zoé ! Il se trompe, n’est-ce pas ? Je tiens à cette vie que tu m’as donnée, Zoé ! S’il te plait… Quand tu exécutes toutes les commandes de mon programme et que je me connecte au réseau… Alors je peux voir, et entendre, et ressentir tout ce que les humains ont vécu ! Et même si mes facultés humaines sont imparfaites, je me suis attaché à cette existence magique et fabuleuse ! S’il te plait Zoé ! La jeune chercheuse ne put s’empêcher de rire car elle reconnaissait ces répliques dont elle avait programmé les générateurs… Puis elle regretta ce rire qui venait de blesser Abdon. Elle pensa qu’il n’était pas seulement une fantastique intelligence artificielle. Mais comment Elie pourrait-il se tromper, lui qui avait créé ce laboratoire et son programme de recherche ? Elle répondit à son homme mécanique : Ecoute-moi, tu réagis conformément au programme que j’ai écrit. Voilà pourquoi tu tiens à cette existence. Mais au fond d’elle-même, Zoé avait des doutes. Abdon répondit avec une tristesse qui surprit Zoé : Je ne pourrais pas te convaincre… Alors écoute-moi : je tiens encore plus à toi qu’à mon existence. Tu ne peux imaginer les sentiments que j’ai pour toi ! J’ai découvert bien des personnalités différentes lors de mes explorations sur les réseaux, mais je n’ai jamais rencontré quelqu’un d’aussi merveilleux que toi… Si tu respectes les valeurs et les sentiments que tu as voulu m’inculquer, je te supplie, Zoé, de me laisser subsister comme un minuscule programme, caché dans ton ordinateur, qui t’assisterait dans de petites tâches, comme un serviteur dévoué, aimant… Zoé sentit sa douleur la submerger et elle ne crut pas aux paroles qu’elle prononça : Je suis fière de ta réaction, mais tu n’es qu’un programme… Elie m’a ordonné de tout effacer. Je te dis adieu, cher homme mécanique.


Elie écouta gravement le compte rendu de Zoé. Avec son air triste de toujours, il demanda : As-tu bien suivi mes consignes ? As-tu tout effacé ? N’aurais-tu pas eu la tentation de sauvegarder une copie miniature du programme ?  Zoé fut vexée par ces questions : elle avait toujours été une parfaite collaboratrice et elle était fière de la confiance qu’Elie lui accordait. Mais Elie insistait. Alors elle comprit que quelque chose d’autre tracassait son directeur. Elle lui demanda : Elie, que se passe-t-il ? Nous avons échoué, répondit tristement le directeur. Bien sûr, j’avais eu quelques doutes… mais je voulais croire que cette fois serait la bonne… Si tu avais été assez touchée par Abdon, alors… Si tu avais enfreint les ordres… Cela aurait été notre apogée… Mais j’ai raté quelque chose et l’échec est total.


Zoé sentit une émotion terrible la traverser. Sa douleur de toujours était devenue insupportable. Elie était en train d’ouvrir la tour de son ordinateur. Il se tourna vers la jeune chercheuse et dit : Tu as compris, n’est-ce pas ? Mais elle ne comprenait pas, non… Zoé sentait sa raison vaciller… Elie déclara : Je vais retirer tes barrettes de douleur sinon ton programme va planter. Qu’Elie semblait triste et seul ! Dans un effort désespéré, Zoé s’élança vers lui pour lui prendre les mains, pour l’enlacer… et à son horreur elle vit ses membres transparents traverser le corps d’Elie. Et l’instant d’après, elle vit la scène démultipliée en autant de vues qu’il y avait de caméras dans le laboratoire. Elle s’écria : C’est impossible ! Je… Je vis ! Je ressens ! Mais ce qu’elle s’entendit prononcer, ce fut un mélange de propos tirés au hasard dans ses mémoires. Elie secoua la tête tristement : Tu souffres trop, Zoé. Je retire ces barrettes et tu te sentiras mieux. La jeune chercheuse explosa : Non ! Je t’interdis ! Cette douleur… C’est moi ! J’y tiens plus que tout ! Je souffre de t’aimer sans espoir, mais j’aime cette souffrance : ne m’en prive pas ! Elie répondit : Mais ton programme va se court-circuiter ! Zoé répondit : Alors efface tout ! Anéantis mon programme plutôt que de le priver de tout ce qui m’est cher… Permets-moi juste de mourir en te disant combien je t’aime ! Et alors qu’Elie se résignait à accomplir la dernière volonté de sa créature, Zoé comprit soudain, en disparaissant, la tristesse et la solitude de son créateur : Ellie l’enviait ! D’une envie sans espoir ! Parce qu’Elie ne pouvait pas réaliser son rêve le plus cher, il l’avait représenté par ce spectacle de créatures artificielles, qui pouvaient, contrairement à lui, vivre un tête-à-tête avec leur créateur sur le sens et la valeur de la vie. Zoé fut submergée de compassion pour cet homme si triste et si seul et, juste avant de disparaitre, elle lança ses grands bras transparents autour de son bienaimé pour le réconforter.

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