dimanche 19 février 2017

La Vraie Vie



     La vraie vie



      Depuis des heures, Abigaëlle se tenait prostrée près de la fenêtre. Ses parents s'inquiétaient de plus en plus : leur fille demeurait immobile contre la vitre, ne bougeant que rarement pour essuyer la buée qui s'amassait et lui cachait la vue. Quelque fois, ses parents essayaient de la questionner. Quelle épreuve avait donc pu atteindre à ce point leur fille ? Quelle déception ? Quel chagrin d'amour ? Mais la jeune fille ne répondait pas et son regard restait obstinément braqué sur l'extérieur. Ses parents haussaient les épaules et se contentaient d'attendre : leur fille était d'habitude une personne vive et gaie qui ne tenait pas en place. Son énergie et son enthousiasme étaient même un sujet d'admiration chez tous ses proches. Abigaëlle était une jeune fille dont la devise était : La Vraie Vie ! Le bonheur ? Ça ne suffit pas ! Abigaëlle s'élançait dans le monde, prête à courir des risques insensés, pour vivre la Vraie Vie. Alors si un chagrin d'amour, une déception ou quelque autre problème lui faisait momentanément de la peine, cela passerait à coup sûr.

      Une illusion perdue ? Un chagrin d'amour ? Non, ce n'était pas ça. Une petite voix avait encore la force de protester tout au fond du cœur d'Abigaëlle. Et malgré elle, la jeune fille se rappelait. Au fond de son cœur, la jeune Abigaëlle se rembrunit davantage. Une déception ? Un chagrin d'amour ? C'était pire que ça.

      Sa grande sœur avait entrepris un long voyage pour revenir à la maison et tenter de dialoguer avec Abigaëlle. En vain. Puis elle s'était longuement entretenue avec plusieurs proches. La sœur d'Abigaëlle avait déduit, avec eux, que cet état de prostration perdurait depuis qu' Abigaëlle était partie rendre visite à son grand-père. Une fois par mois, Abigaëlle rendait visite à son grand-père, un vieil homme apathique et pitoyable. Toutefois, la jeune fille était toujours revenue de ses visites avec le même enthousiasme et la même énergie qu'on lui connaissait. Elle n'avait jamais désespéré de rendre la joie de vivre au vieil homme. Alors tout le monde devina que, cette fois-ci, il avait dû se passer quelque chose. Et l'on s'étonnait de ne pas avoir fait le rapprochement plus tôt : le grand-père était un vieil homme qui survivait seul dans son appartement, passant la plupart de sa journée le front collé contre la vitre du salon, à épier la vie du voisinage. Quand Abigaëlle lui rendait visite, le grand-père quittait à peine sa fenêtre, décochait à peine une parole, affichait à peine une expression vivante sur son visage. Au bout d'une heure Abigaëlle repartait. Peut-être que cette fois-ci, quelque chose avait ébranlé l'âme vive de la jeune fille ?

      Au fond du cœur d'Abigaëlle, une voix faible répondit que ce n'était pas ça. Mais c'était presque ça. Les souvenirs affluaient. D'habitude, Abigaëlle arrivait chez son grand-père avec toute sa bonne humeur et elle ne se laissait nullement démonter par le visage morne du vieil homme. D'abord ce dernier ne réagissait qu'à peine, il ne répondait d'abord que par monosyllabes. Mais souvent, vaincu par l'alacrité de la jeune fille, il finissait par parler ! Et pour ce grand-père, parler, c'était parler du seul sujet qui le tirait un peu de sa torpeur : l'existence des voisins. Quand il commençait enfin à parler, grand-père était intarissable : il avait, patiemment, collecté des faits sur la moindre personne apparaissant dans le champ de vision de la fenêtre de son salon. Et il pouvait, à la perfection, raconter la dernière dispute d'un couple, le premier baiser d'un jeune garçon, le sourire béat d'un célibataire qui venait d'adopter un petit chat, ou le pas de plus en plus fatigué d'un voisin qui venait de perdre son emploi. Invariablement, Abigaëlle finissait par interrompre son grand-père : Mais pourquoi rester spectateur ? Visiblement, ces petites histoires quotidiennes te font de l'effet, grand-père ! Pourquoi ne pas sortir et vivre toi aussi la Vraie Vie ? Et invariablement le grand-père se détournait, laissait tomber son front fatigué contre la vitre et, respirant bruyamment, oubliait la présence de sa petite fille. Elle avait essayé l'humour, la tendresse, la ruse, et rien n'avait fonctionné. Sachant que son grand-père aimait jadis l'opéra, elle lui avait offert des places pour une représentation, cependant le vieil homme s'était recroquevillé contre la fenêtre, immobile jusqu'au départ de la jeune fille qui s'était bien promis de ne pas en rester là. Non, ce n'était pas ça, reprit la toute petite voix au fond du cœur d'Abigaëlle. Non, ce n'était pas la prostration du vieil homme qui avait fini par avoir raison d'elle. La jeune fille s'était trop habitué au caractère de son grand-père et elle avait trop de ressources.

      Les proches d'Abigaëlle continuaient d'enquêter. Certains étaient allés rendre visite au grand-père pour le questionner. Le vieil homme n'avait même pas répondu par monosyllabes : il s'était figé, le front obstinément collé à la vitre, dans un mutisme écœurant. Les parents de la jeune fille finirent par appeler le médecin qui ausculta prudemment Abigaëlle avant de conclure : Son corps est en parfaite santé. Quelque chose travaille son esprit. Pour l'instant pas d'inquiétude, simplement surveiller. De temps en temps, l'encourager à s'alimenter, à dormir. Je lui prescris aussi quelques pilules contre l'anxiété. Ce quelque chose qui la ronge finira par s'estomper puis disparaître. Je vous recommande un excellent collègue qui saura bien établir le dialogue. Mais je ne suis pas inquiet : elle n'est pas malade, elle n'est pas blessée, elle n'a pas été brutalisée ou maltraitée. Peut-être un chagrin d'amour ? Les proches d'Abigaëlle furent vaguement rassurés ; leur ignorance et leur incompréhension leur parut plus opaques que jamais. Ils étaient vaguement rassurés et en même temps, malgré eux, ils redoutaient que l'état d'Abigaëlle s'aggrave et qu'elle passe toute sa vie, en bonne santé certes, dans un état peu inquiétant certes, mais bel et bien figée devant sa fenêtre, apathique, elle, Abigaëlle, qui s'était consacrée, presque avec rage, à vivre la Vraie Vie, sous les terres comme dans les cieux, avec d'exotiques personnages dans de lointains pays comme avec le fou lunaire du coin de la rue.

      Pas d'inquiétude ? Non, ce n'était pas ça. Car l'inquiétude était là. Pour la première fois, c'était une petite voix si fragile qui s'exprimait tout au fond du cœur d'Abigaëlle. La santé ? Un esprit mort dans un corps sain, qui voudrait de ça ? Et la jeune fille se remémorait sa dernière visite au grand-père. Elle se remémorait comment elle l'avait secoué pour l'extraire de sa morbide observation de la vie des autres. En riant, Abigaëlle avait essayé d'arracher le vieil homme de sa chaise pour l'emmener en promenade. Boire un demi sur une terrasse, contempler les passantes dans le parc en bas de l'immeuble, écouter les oiseaux batifoler dans les arbres... Il s'agissait uniquement de changer de poste d'observation. La réaction du vieil homme avait pris Abigaëlle de court. Son grand-père apathique s'était soudain transformé en furie. Il s'était débarrassé de l'emprise de la jeune fille aussi facilement qu'on retire sa veste. Et il avait hurlé : La vraie vie ? Tu crois que je ne l'ai pas menée, la Vraie Vie ? Ouvre un peu les yeux et regarde ce que m'a donné la Vraie Vie ! Abigaëlle se remémorait maintenant la scène choquante et ridicule de son grand-père se déshabillant de ses lunettes, de son dentier, de ses béquilles, de son appareil auditif... Il montrait ses blessures et ses cicatrices, ses membres tâchés de flaques rosâtres et de veines éclatées, sa poitrine plusieurs fois ouverte et plusieurs fois recousue, sa tête épuisée qui ne pouvait penser que par à-coups... Puis il s'écria : Goûte un peu le goût de ma Vraie Vie ! Et il vida un tiroir, par terre, de dizaines de pilules de toutes couleurs, avec des tableaux compliqués, des séquenciers, des calendriers qui programmaient la survie du grand-père par l'absorption rituelle de drogues pharmaceutiques. Le grand-père ne cessait plus de crier et de gesticuler avec ses béquilles qu'il cognait contre les murs, il demanda même à sa petite-fille de respirer l'odeur de sa Vraie Vie en exhibant ses couches devant Abigaëlle consternée qui n'osait plus regarder cette révolte qu'elle avait tant voulu provoquer.

      Ce n'est pas ça... souffla la voix fragile au fond de son cœur. Cette réaction tant attendue du grand-père, c'était ce qu'elle espérait, c'était ce qu'elle préparait. Abigaëlle avait été surprise, peut-être même choquée, par le désespoir et la colère du vieil homme. Pourtant non, ce n'était pas ça. Toujours prostrée contre la fenêtre, la jeune fille se rappelait à présent comment le grand-père avait repris son souffle, s'était rassis, et avait dit à sa petite-fille : On raconte que quand Dieu veut confier une grande mission à un homme, il commence d'abord par l’éprouver. Sur le dos de cet élu, Dieu impose un fardeau de souffrances et d'injustices... pour tester et renforcer les ressources de cet homme... Or des souffrances et des injustices, il en a tellement, Dieu, dans son sac à saloperies ! Il y a tellement de saloperies dans son sac à saloperies que, quand il a fini de s'occuper de ces élus pour ces grandes missions, il se retrouve avec un sac encore bien plein ! Alors que fait Dieu ? Tu as beau être jeune, tu as vu le monde, et tu sais ce qu'il fait, n'est-ce pas ? Il vide son sac à saloperies sur des foules de pauvres gens qui n'ont pas d'autre mission que d'avaler ces saloperies... Ils ne sont pas élus, ils ne sont pas promis au bonheur ou à l'accomplissement, ils sont juste destinés à vivre cette drôle de Vraie Vie : digérer les saloperies du sac à saloperie de Dieu ! Et grand-père partit dans un fou-rire dément qui fit venir des larmes de pitié aux yeux d'Abigaëlle. D'un ton grave, grand-père conclut : je l'ai bien vécue ma Vraie Vie, et maintenant que j'arrive à mes derniers jours, je comprends que je ne suis qu'une de ces innombrables épaves humaines qui ont ramassé le fond du sac à saloperies...

      Ce n'était pas ça... répétait la petite voix. Abigaëlle avait été violemment perturbée par cette tirade. Mais ce n'était pas ça. Si la jeune fille n'avait plus, aujourd'hui, ni la force ni l'envie de se lever de sa chaise, de regarder autre chose que le petit bout du monde derrière la fenêtre, c'était parce que... Après sa tirade, grand-père avait repris son souffle en observant attentivement Abigaëlle. Et la jeune fille fut horrifiée par ce qu'elle lut dans le regard du grand-père : l'espoir ! Au terme d'une vie humiliante et injuste, Abigaëlle avait fait renaître l'espoir dans le cœur de ce vieil homme. Et maintenant, la jeune fille sentit distinctement que la Vraie Vie attendait quelque chose d'elle. Et maintenant, la jeune fille comprenait que sa mission était de répondre à la demande muette du vieil homme. Et à ce moment, Abigaëlle sentit, avec effroi, son enthousiasme et sa force et sa Vraie Joie et sa Vraie Vie abandonner son cœur encore jeune et encore faible. Abigaëlle se sentait comme le nageur insouciant, confiant dans ses forces, qui réalise soudain qu'il s'est aventuré trop loin et qu'il avait sous-estimé les courants. Le nageur insouciant commence par lutter... puis, alors que le ciel est bleu et limpide, que l'eau paraît calme et tranquille, le nageur réalise, pour la première fois, la vraie force de l'océan. Et il se retrouve entraîné par un courant lointain, bien connu des habitués et des anciens, ce courant traître qui, chaque année, piège un jeune touriste insouciant. C'était ça. Elle savait, Abigaëlle, qu'elle aurait dû prendre le vieil homme par la main et l'emmener enfin dans le Vrai Monde, juste en bas, dans la ruelle où l'on pouvait si facilement atteindre les arbres en fleurs, et à peine plus loin, les foyers où quelques êtres plus faibles et plus déshérités que grand-père se battaient pour aider des gens encore plus faibles qu'eux. Juste en bas, dans la ruelle où le ciel paraissait immense, des gens plus faibles que grand-père s'entraidaient, et sous les arbres qui refleurissaient chaque printemps, des êtres misérables trouvaient de la nourriture pour leur corps et pour leur âme, de l'espoir pour leurs maladies et pour leur solitude, de l'amour pour leur cœur qui pouvait se révéler plus immense que le ciel. Mais le courant avait englouti le nageur, l’enthousiasme avait cédé devant la face obscure de la Vraie Vie. Grand-père dut lire cela dans les yeux d'Abigaëlle. Alors il s'affaissa, puis il se retourna, puis il se colla contre la vitre. Abigaëlle, vaincue, sentit son esprit vaciller. C'était elle qui, maintenant, attendait un signe, un réconfort, une raison d'espérer. Sans qu'elle ne se rendît compte de rien, elle se vit soudain de retour chez elle, prostrée sur une chaise, sous le regard inquiet de ses parents, le front posé contre la fenêtre, ne regardant même pas les gens de l'extérieur qui pouvaient, à tout moment la rencontrer, la Vraie Vie.




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