lundi 13 février 2017

La félicité



La félicité


Le jour où Bastien naquit, la bonne sœur et la sage-femme et la mère de la mère de Bastien virent, de manière indubitable, dans les yeux en train de s’ouvrir, un éclair de lumière violette. Les trois femmes se regardèrent et alors elles virent ce même éclair violet passer dans leurs regards surpris. La mère de la mère de Bastien eut un sourire et dit que ce devait être un bon présage. La sage-femme ajouta qu’elle avait rarement vu un tel phénomène : À moins que la Mort ne lui fasse un croc-en-jambe au passage, ce garçon réalisera de grandes choses. Et la nonne précisa : Le violet est la couleur des mystiques, nous venons de recevoir un signe du Très Haut. Très certainement, ce garçon sera éprouvé pour accomplir quelque grand destin et, alors, il s’accomplira et, alors, il connaîtra la félicité. Épuisée, en larmes et en sueur, la mère de Bastien bredouilla qu’elle voulait serrer son fils contre elle.

Quelques années passèrent et on ne mentionna que rarement cet événement. Bastien était un enfant tout à fait semblable aux entres enfants. Autour de lui, les éclairs violets ne passaient plus dans les yeux. Jusqu’au jour où, rendant visite pour la première fois à quelques parents éloignés, Bastien vit, pour la première fois, un piano. Il était captivé par ce simple piano droit qui siégeait modestement dans le salon. L’enfant se contorsionnait comme un ver, timide et maladroit, jusqu’à ce que son hôte l’invitât à essayer l’instrument. Dès qu’il posa les doigts sur le clavier, le son enthousiasma l’enfant et l’on vit passer un éclair violet dans ses yeux. Après quelques instants, le maître de maison lui proposa d’aller dans une autre salle, où se trouvait un véritable piano à queue. L’enfant, impatient, le suivit pour explorer, avec extase, le nouvel instrument. Le maître de maison, excellent pianiste, connu, reconnu, remarqua l’aisance évidente de l’enfant qui commençait déjà de construire des mélodies avec plaisir. Le maître de maison s’approcha de Bastien qui vit passer, dans les yeux de l’homme, des éclairs violets étincelants. Confusément, Bastien comprit que c’était ce signe dont parlait, parfois, la famille et les amis. Il écouta gravement l’homme qui lui expliquait : Tu as une excellente oreille, Bastien, et tes doigts sont comme les amis du piano. Alors persévère, travaille dur, et tu parviendras au sommet et à la félicité que nous convoitons tous. Et Bastien travailla de tout son cœur pour devenir, encore enfant, un pianiste virtuose. Il quêtait avec avidité les conseils des maîtres et des artistes, surtout lorsqu’il voyait, dans leurs yeux, le fameux éclair violet qui l’avait si bien guidé. Le dernier éclair violet que Bastien vit traversa les yeux d’un maître des montagnes qui l’invita, pour quelques jours d’étude, dans son chalet. Au cours d’une de ces journées, Bastien sortit se promener, seul dans la nature superbe. Il se perdit. Il erra longtemps, longtemps, et quand on le retrouva enfin, le mal était fait : transi, bleui, l’enfant put être sauvé, mais il fallut l’amputer de plusieurs doigts. Désespéré, Bastien se détourna à tout jamais du piano en pensant : J’aurais préféré que la Mort me fasse un croc-en-jambe...

Grâce à la confiance et l’amour de ses parents et de ses amis, Bastien retrouva le goût de vivre. S’il se tenait désormais loin de tout piano, sa passion pour la musique restait intacte. Sans y penser, Bastien chantait les morceaux qu’il avait appris à jouer à la perfection. Jusqu’au jour où un visiteur entendit la voix de Bastien. Et dans les yeux du visiteur passa un éclair violet. Les parents et les amis présents comprirent tout de suite ce signe limpide : le piano n’avait été qu’une épreuve préalable dans le destin de cet enfant extraordinaire. Le véritable talent de Bastien était le chant. D’ailleurs l’enfant émouvait bien davantage ses auditeurs avec sa voix plutôt qu’avec son jeu de pianiste. De grands musiciens venaient maintenant rendre visite à Bastien, pour l’écouter avec étonnement, pour le regarder avec de grands yeux où passaient des éclairs violets, pour lui prodiguer de précieux conseils. Ces conseils, alliés au labeur tenace et l’amour dévorant de Bastien pour la musique sublimèrent ses talents en un art maîtrisé. Maintenant jeune homme, Bastien commençait à donner des concerts. Il vivait enfin le grand destin auquel il était promis. Jusqu’au jour où, flânant dans les rues avec une cantatrice qui l’édifiait de ses expériences, des voyous attaquèrent le duo d’artistes, et un coup de couteau fut porté à la gorge de Bastien. On réussit à le sauver. Hélas sa voix merveilleuse n’était plus. Dorénavant, Bastien ne s’exprimerait plus qu’avec effort, en produisant un souffle rauque et pénible. Et il n’essaierait plus jamais de chanter. Pendant longtemps, il massa la longue estafilade qui rayait sa gorge tout en pensant : J’aurais préféré que la Mort me fasse un croc-en-jambe... 

Cette fois, la confiance et l’amour, dont Bastien était entouré, ne purent le tirer de son chagrin. Ses seuls moments de paix étaient ces longues promenades dans la nature sauvage qui environnait le village. Il marchait seul, parfois toute la journée durant, pour fuir son chagrin, et pour fuir ses proches, et pour fuir son destin absurde et cruel. Il marchait dans la nature superbe et se laissait absorber par les éléments qui lui permettaient de ne plus être lui-même. Et quand cela ne suffisait pas, il courait. Il courait dans les bois, dans les prés, dans les pierriers, jusqu’à ce que l’épuisement le délivre de la douleur et de la désespérance. Il pouvait alors revenir au village, l’âme gorgée de la paix minérale des montagnes, des pics rocheux perçant les nuées, et des sentiers rocailleux et des ruisseaux glacés. Jusqu’au jour où un coureur de fond surgit des bois pour l’accompagner. Le coureur lui expliqua qu’il avait remarqué Bastien depuis plusieurs semaines. Il lui fit des compliments sur son infatigable foulée, sur son aisance de chamois à travers les chemins les plus escarpés, et son souffle paisible comme celui d’un promeneur. Pendant que le coureur de fond appréciait les qualités impressionnantes de Bastien, son corps svelte et musclé, son cœur plus puissant qu’une machine… Bastien sentait la peur grandir en lui. Il finit par s’arrêter pour mieux observer ce coureur de fond, et le coureur de fond s’arrêta aussi, et un éclair violet passa dans ses yeux. Épouvanté, Bastien perdit toute envie de courir. Le coureur de fond se confondait en excuses embarrassées, ne comprenant absolument pas le changement d’attitude de Bastien. Ce dernier l’invita à s’asseoir pour écouter son histoire. Bastien arracha à sa gorge ce souffle rauque qui lui servait de voix. Bastien montra ses doigts mutilés. Or le coureur de fond ne put s’empêcher de rire de bon cœur en entendant parler de malédiction : la malédiction de l’éclair violet. Le coureur de fond voulut rassurer le jeune homme : Nous courons pour les mêmes raisons. Nous courons pour libérer notre esprit de ses chaînes. Nous n’avons pas de grand destin à accomplir ! Et rassure-toi, je ne reviendrai pas te déranger pendant tes courses.  Et Bastien sentit la peur le quitter. Chacun des deux hommes rentra chez lui, chacun de son côté. Ce jour-là, sur le trajet du retour, Bastien tomba pour la première fois. La blessure fut grave. Bastien se retrouva estropié à vie. Non seulement il ne pouvait plus courir, mais même marcher lui causait une douleur terrible. Des parents, des amis, des musiciens, des coureurs vinrent rendre visite à Bastien pour essayer de l’aider. Mais le jeune homme fuyait plus que jamais les contacts. Il refusait les béquilles, il refusait la chaise roulante, il tenait obstinément à se déplacer avec sa jambe déformée, douloureuse, et répétait avec un masochisme entêté, bien conscient de l’ironie du propos : J’aurais préféré que la Mort me fasse un croc-en-jambe... 

Bastien emménagea dans une cabane isolée, loin de tout village, loin de toute existence humaine. Seul, sans contact, il passait ses journées à méditer devant la cheminée. Avec les années, le besoin de pleurer sur une épaule amie devint le simple besoin de se confier, puis il ressentit seulement le besoin de parler. Pour finir, seulement échanger d’insignifiantes nouvelles avec n’importe qui lui aurait suffi. Alors il équipa sa cabane : il disposait maintenant de l’électricité, d’un matériel informatique et d’une connexion Internet. Sur les réseaux, il s’affichait avec un avatar neutre, et même fade, et il ne conversait qu’à peine, ne traitant que de sujets très anecdotiques, avec des interlocuteurs sans relief. Dans le même temps, il découvrit un jeu de stratégie en ligne qui l’absorbait de longes heures durant. Les parties étaient difficiles et prenantes, tout l’esprit était concentré sur une réflexion purement abstraite, et la paix se faisait en Bastien. Avec ce jeu, aucun risque de rencontrer un mentor ou un admirateur et ce maudit éclair violet à travers ses yeux ! Les adversaires de Bastien étaient des images fixes et des boîtes de dialogue derrière lesquelles il était bien malaisé de deviner un véritable être humain. Bastien prenait du plaisir à jouer, et ses mains mutilées avaient du plaisir à maîtriser le clavier et la souris pour infliger quelques sévères défaites à d’excellents adversaires. Cependant, comme son surnom et son avatar commençaient à se faire connaître, Bastien décida de jouer un grand nombre de parties avec des stratégies aussi perdantes que farfelues. Il s’efforçait de ne jamais apparaître dans le classement des meilleurs joueurs. Ce qui n’empêcha pas, un beau jour, que plusieurs organisateurs lui envoyassent des invitations pour un tournoi de niveau mondial… Ce fut d’abord des invitations par courrier électronique. Puis un improbable facteur se risqua jusqu’à la cabane isolée de Bastien pour lui remettre une lettre volumineuse : encore une invitation au tournoi ! Horrifié, Bastien prépara son déménagement, bien décidé à encore mieux se cacher et à ne plus jamais jouer sur Internet. Il était encore dans les préparatifs lorsque trois jeunes hommes se présentèrent à l’entrée de la cabane : deux reporters et un des meilleurs joueurs du monde qui, spontanément, enlaça Bastien et le félicita pour son style et son sens de la stratégie. Bastien choisit de mentir : Écoutez-moi, vous faites fausse route ! Ce n’est pas moi qui joue ! C’est un ami qui souhaite garder l’anonymat absolu ! Je lui ai promis de garder le secret ! Vous devez partir maintenant !... Et à l’immense soulagement de Bastien, les trois jeunes hommes semblèrent le croire et partirent. Bastien retourna dans sa cabane et, soudainement, il sentit un bloc de plomb lui comprimer la poitrine tandis que, sur l’écran, il voyait passer des éclairs violets. Il comprit qu’il allait mourir. Toutefois, il avait tellement mal menti que les trois jeunes hommes étaient revenus, à temps pour sauver Bastien. Ce dernier se réveilla dans une chambre d’hôpital, avec une impression très inhabituelle : ce qu’il voyait, ce qu’il entendait, ce qu’il pensait, tout était flou et ralenti. Les médecins lui conseillèrent de ménager son cœur fragile et de ne plus se livrer à des activités susceptibles de l’énerver ou de l’émouvoir. Encourageants, ils lui promirent qu’avec une vie paisible, il retrouverait peu à peu une partie de ses facultés. C’est avec une immense fatigue que Bastien se dit : J’aurais préféré que la Mort me fasse un croc-en-jambe... 

Désormais vieux, Bastien menait un vie de mendiant, loin du monde et de ses gens et de ses richesses. Il survivait de peu, dans des abris perdus dans la nature, et passait tout son temps à méditer sur le silence des paysages, et n’avait jamais une pensée pour son corps martyrisé. Oublié par son destin absurde et ses messagers absurdes avec leurs éclairs violets dans les yeux, Bastien vivait presque heureux. Il accueillait, résigné, cette vieillesse comme une attente longue et douloureuse, l’attente d’une libération qu’il n’avait pas la force de se donner lui-même. Le jour où Bastien entendit, de son abri, quelqu’un l’appeler, il sentit ses poils et ses cheveux se hérisser tellement fort que la peau lui fît mal. Néanmoins, cela faisait tellement longtemps qu’il n’avait vu personne… Il quitta son abri pour voir qui l’appelait. Et il ressentit un immense soulagement : celle qu’il attendait depuis si longtemps était enfin venue le délivrer ! Elle était là, grande et maigre, avec des haillons noirs qui l’entouraient comme une robe sacrée. La dame noire portait, sur son épaule, un étrange instrument qui semblait très tranchant. Quand Bastien vit passer les éclairs violets dans les yeux de sa visiteuse, il sut que, cette fois, ces éclairs étaient le signe de la félicité. Toutes ses épreuves absurdes et cruelles allaient prendre fin, maintenant ! Avec gratitude, Bastien dévisageait la visiteuse sans visage. D’un ongle noir dignement tendu, la grande dame noire l’invita à le suivre. Bastien n’hésita pas.

Depuis un long moment, Bastien marchait derrière la dame en noir, aussi majestueuse que squelettique. Il était comblé par sa gentillesse et sa prévenance : qui aurait cru que la dame noire se souciait tant des êtres qu’elle conduisait à leur dernière destination ? Il était difficile pour Bastien de progresser dans la nuit qui avait tout englouti, d’éviter les obstacles et de rattraper la dame en noir qui avançait d’une démarche légère. Mais la dame en noir revenait en arrière pour aider son compagnon estropié. Elle lui dit qu’ils arrivaient aux marécages. Bastien devait placer ses pieds précisément dans les empreintes de sa guide. Elle lui montrait le chemin le moins rude et lui épargnait les zones les plus bourbeuses. Bastien n’était pas sûr que la dame noire accordât de tels privilèges à tous. Subitement, Bastien sentit le diable s’emparer de son esprit, et le vieil homme boiteux se surprit en train de pousser violemment la dame en noir qui s’écroula de tout son poids dans la boue glacée ! Allongée dans la fange, elle se retourna en hoquetant, dégoulinante de saleté : Sacrilège ! Sais-tu à qui tu t’en es pris ? En guise de réponse, Bastien entendit sa poitrine, secouée par un spasme irrésistible, émettre par l’intermédiaire de ses cordes vocales rompues, une formidable cascade de cris bizarres. Bastien tourna le dos à la dame en noir qui proférait de terribles injures, et il s’éloigna. La cascade de cris bizarres continuait de secouer tout son corps. Dans de brefs moments de répit, il reprenait son souffle et lançait un clin d’œil amical à ses membres estropiés. Et il reprenait sa marche, et il commençait même de se rapprocher de lieux habités, et en entendant son rire formidablement contagieux, les autres hommes aussi se mettaient à rire.

2 commentaires:

  1. En fait, on peut mettre des commentaires! Bref, je suis toutes les semaines (d'ailleurs, tu prends du retard, on est mardi). J'aime moins celle-là. Je ne sais pas, les premières m'ont beaucoup touché et j'ai presque eu du mal quand elles étaient finies alors que là, je la trouve presque trop longue. Ou alors, c'est peut-être parce qu'elle fait trop réfléchir???

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  2. Je sais pas quoi te répondre ! Si ce n'est que, sur une cinquantaine d'histoires, il y en aura d'autres que tu aimeras moins. Surtout que j'ai envie d'explorer différentes ambiances, différents thèmes, différentes constructions. A suivre ;)

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