dimanche 15 janvier 2017

L'Homme Venu de Loin



L’Homme Venu de Loin



Il était une fois un homme qu’on appelait l’homme Venu de Loin. Plusieurs années avant le début de cette histoire, il avait fui son pays natal avec sa femme et ses deux enfants pour traverser bien des contrées, pendant bien des années. Il avait finalement terminé son voyage ici, au Carrefour des Armées. Il avait bâti sa demeure ici, au Carrefour des Armées. Il avait décidé de vivre et d’être heureux ici, loin de son pays natal, car son pays natal était celui de la faim. Plusieurs années avant le début de cette histoire, il avait fui le pays natal après avoir surpris les squelettes de ses enfants ramper sur le sol aride, et s’épuiser à mâchouiller de rares touffes d’herbe grillée par le soleil. Le Venu de Loin avait rassemblé ses dernières forces pour fuir une telle horreur, pour ne plus jamais vivre une telle horreur.


Comment avait-il réussi à voyager et à faire voyager sa famille, quatre squelettes sans force qui grignotaient de l’herbe sèche ? Lui-même l’ignorait. Il avait seulement suivi la voix qui criait en lui : « plus jamais ça ! » et après un long voyage, il s’était installé au Carrefour des Armées, dans les faubourgs d’un riche village. Il tenait une auberge réputée à ce Carrefour des Armées, ainsi nommé car c’était de là que partaient les défilés militaires qui célébraient les grandes fêtes du pays. Les affaires du Venu de Loin prospéraient, sa femme redevenait plantureuse et désirable, ses enfants grandissaient et s’épanouissaient.


Puis le pays prospère fut déchiré par la guerre, ce qu’on appelait la guerre civile. Et au carrefour des armées, on vit défiler des soldats qui ne paradaient plus mais allaient tuer et mourir. Il semblait déjà loin le temps de la paix. Mais l’homme Venu de Loin n’était ni du Sud, ni du Nord, ni de l’Est, ni de l’Ouest : il s’était installé au Carrefour des Armées comme l’ennemi de personne, ou plus précisément, en paix avec tous.


Le respect que lui avaient d’abord témoigné les soldats de passage s’amenuisait tandis que la guerre durait : les ressources de pays diminuaient, le moral baissait, chaque bataille, perdue ou gagnée, signifiait la perte de parents et d’amis.


Le respect que lui avaient d’abord témoigné les soldats de passage s’amenuisait, puis vint le jour où l’armée du Nord, en déroute, en furie, démolit la maison de l’homme Venu de Loin et brûla les restes, renonçant au dernier moment à brûler aussi l’homme Venu de Loin et sa famille : peut-être fut-ce son expression d’une paix venue d’ailleurs qui le sauva.


Avec les siens, l’homme Venu de Loin reconstruisit la maison, il en reconstruisit une plus grande et plus belle, obtenant parfois l’aide de citoyens endeuillés qui lui apportaient décombres et restes des villages dévastés des alentours.


Mais le respect que lui avaient d’abord témoigné les soldats de passage s’amenuisait, et vint le jour où l’armée du Sud, en déroute, en furie, détruisit la nouvelle maison de l’homme Venu de Loin. Elle renonça, au dernier moment, à brûler l’homme Venu de Loin quand un soldat dit : Sa femme est jolie et pourrait nous être utile. Et tandis que des hommes bourrus tenaient sa famille en respect, d’autres violèrent la femme puis l’embarquèrent.


Avec ses enfants, l’homme Venu de Loin reconstruisit la maison, et il en reconstruisit une encore plus grande et encore plus belle. Elle se tenait paisible et accueillante au Carrefour des Armées. En voyant cet édifice sobre et blanc, n’importe quel soldat ne pourrait que se rasséréner.  


Mais le respect que lui avaient d’abord témoigné les soldats de passage s’amenuisait, et vint le jour où l’armé e de l’Est, en déroute, en furie, rasa la maison de l’homme Venu de Loin, en brûla les restes, mais renonça, au dernier moment, à brûler aussi l’homme Venu de Loin quand un soldat dit : Sa fille est jolie et pourrait nous être utile. Et tandis que des hommes bourrus tenaient sa famille en respect, d’autres violèrent la jeune fille puis l’embarquèrent.


Avec son fils, l’homme Venu de Loin reconstruisit la maison, et il en reconstruisit une encore plus grande et encore plus belle ! Mais le jour était venu pour l’armée de l’Ouest, en déroute, en furie, de raser cette nouvelle maison et d’en brûler les restes.  Un soldat dit : Son fils est jeune et joli comme une demoiselle, et robuste avec ça, il pourrait nous être utile ! Et tandis que des hommes plus bourrus que des bêtes tenaient l’homme Venu de Loin en respect, d’autres violèrent le fils puis l’embarquèrent.


Sans femme ni enfant, l’homme ne ressentit plus l’envie de reconstruire sa maison. Avec des yeux plus grands que de vieux châteaux sans lumière, il restait assis sur le tas de pierres, se contentant de survivre en regardant s’éteindre les armées décimées, et les hommes sans regard ni parole qui passaient sans savoir qu’il y avait eu là, un jour, une grande maison, et qu’il y avait eu la paix. 


Quand le Docteur, un vieil homme solitaire, moitié boitillant, moitié rampant, vint s’échouer devant l’homme Venu de Loin, un jour timide se fit dans les vieux yeux trop grands ouverts de l’homme Venu de Loin. Peut-être parce que, pour la première fois depuis le début de la guerre, un homme qui passait au Carrefour des Armées, demandait de l’aide. L’homme Venu de Loin bâtit un abri de fortune avec des restes de charpente et de murs. Il arrangea un lit avec de la charpie et entreprit de soigner le vieillard qui se disait Docteur. Contre toute attente, le vieillard, qui se disait Docteur, reprit des forces, se remit à marcher d’un pas assuré, travailla pour améliorer l’abri de fortune, fit le tour des villages en ruine pour récolter herbes et produits et, tandis qu’il recommençait à vivre comme Docteur, les voyageurs égarés au Carrefour des Armées, commençaient à s’arrêter sur place pour demander de l’aide. Et l’homme Venu de Loin, sans vraiment s’en rendre compte, en améliorant, au jours le jour, les abris des voyageurs blessés qui s’arrêtaient, finit par édifier la plus grande et la plus belle maison du pays. Elle se tenait modestement au Carrefour des armées, sobre, simple mais loyale comme un temple zen. 


Mais un poids trop lourd avait envahi le cœur de l’homme Venu de Loin. Tout ce qu’il avait accompli jusqu’aujourd’hui lui causait plus de souffrance qu’autre chose. Il hésitait à rester ; il hésitait à partir. Il hésitait à vivre ; il hésitait à mourir. Il n’y avait plus aucune certitude dans son cœur brisé, ce cœur qui ne battait plus pour le présent. L’homme Venu de Loin prépara son balluchon. Puis indécis, il prépara aussi un rasoir. Toujours incertain, il cacha le rasoir et le balluchon non loin de la porte d’entrée. Une dernière impulsion lui commanda d’aller voir le vieil homme qu’on appelait le Docteur. Il haussa les épaules et rejoignit le Docteur pour lui annoncer son départ. Il le surprit dans une attitude inhabituelle : le Docteur semblait avoir eu la même idée que lui ! Le Docteur contemplait son propre balluchon posé sur son lit. Le Docteur ressentit la présence de son compagnon, il tourna la tête, et il sourit en voyant l’homme Venu de Loin. Avec un air gêné, le Docteur lui dit : Non, je ne pars pas. J’ai hésité à venir t’annoncer mon départ… Mais non, je ne pars pas… Je reste… Le Docteur prit une grande respiration et, avec un sourire plus grand, il expliqua : C’est grâce à toi, mon ami ! Je me demandais pourquoi tous ces efforts… Je me demandais pourquoi m’accrocher alors que mon cœur ne bat plus pour le jour présent… Et j’ai pensé à toi. T’avoir vu tous les jours affronter ce monde et le labeur qu’il nous demande sans rien nous accorder en retour… Cela m’a donné la réponse. Et je vais continuer d’agir comme toi. Je me battrai. Je ferai tout pour que jamais mes semblables n’aient à vivre les horreurs que j’ai vécues ! Et le Docteur lança son balluchon par la fenêtre en riant : Pardonne ce moment d’égarement à un vieil homme !... L’homme Venu de Loin lui tapa sur l’épaule avec un sourire d’indulgence et de compréhension pour rassurer son compagnon.



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