lundi 30 janvier 2017

Le Saint Homme



Le Saint Homme





D’abord un premier villageois avait pensé : Tiens, la pluie semble s’arrêter près de cette maison. La jeune Myriam donnera-t-elle naissance à un Saint Homme ? Puis un autre villageois avait déclaré : Myriam sera la mère d’un Saint Homme ! On lui demanda pourquoi. Il répondit que les chiens errants évitaient les alentours de la maison. Un autre remarqua : Parfois des bêtes sauvages s’approchent, mais alors elles baissent la tête, comme domptées. Pour sûr, Myriam porte en elle un futur Saint Homme ! Ce fut le signal d’une étonnante compétition : chaque villageois rivalisait d’adresse pour décrypter les signes de la Nature et, du moindre moucheron jusqu’au premier arc-en-ciel du printemps, tout semblait annoncer la même nouvelle, Myriam donnerait naissance à un Saint Homme. Lorsque le jour de la délivrance arriva, quasiment toute la population du village se pressait près de la maison de Myriam pour obtenir la confirmation des saints présages. Joshua, le père, sortait régulièrement de la maison pour recueillir les conseils, les cadeaux, et les louanges : Gloire à toi, Joshua, père du Saint Homme ! Et tous les villageois de se découvrir et d’adresser une prière à l’homme fatigué qui retournait près de sa femme.


Le chef du village avait suivi les errements des villageois avec un agacement croissant. Ce qui l’avait d’abord amusé devenait une source de problèmes à vie : aucun chef sensé ne pouvait souhaiter la présence d’un Saint Homme dans son village. Le chef avait d’abord répondu avec un humour indulgent aux déclarations farfelues. Mais la pensée magique avait pris possession du village et le moindre événement était désormais lu comme l’annonce de la venue du Saint Homme. Le chef avait camouflé son irritation derrière une indifférence digne et ferme. Il avait suivi de loin l’accouchement qui s’était pratiqué de manière tout à fait conventionnelle. Il avait feint de ne pas entendre la conclusion des villageois qui se réjouissaient : C’est donc bien un Saint Homme ! Il avait suivi de loin la croissance du petit humain, tout à fait ordinaire, dépourvu d’auréole ou de pouvoir quelconque. Il avait feint l’impassibilité quand les villageois concluaient : Ce saint enfant éprouve notre foi par cette humble apparence. Et finalement, le chef du village avait rendu visite à Myriam et Joshua pour mettre un terme à toutes les divagations.


Myriam affichait un sourire penaud : Nous sommes de simples gens, les autres villageois savent mieux que nous. Joshua bredouillait : Je n’ai jamais commandé de saint enfant au bon dieu, mais tout le village ne pourrait pas se tromper. Diplomate, le chef répondait : Je suis là pour dissiper le doute ! Je suis venu avec mes fétiches, des poupées, des cuillers, des cordelettes, des chiffons, des gourdes, des bijoux… et aussi une petite icône sacrée que mon père m’a léguée. Voyons ce que l’enfant choisira ! Et sans cérémonie, le chef installa le petit garçon sur le tapis et l’entoura de toutes ces breloques. Myriam et Joshua haussèrent les épaules et murmurèrent : Évidemment ! quand le petit se précipita directement vers l’icône qui pourtant était cachée sous les chiffons, eux-mêmes recouverts de bagues et de colliers brillants. Le chef réprima un mouvement d’humeur en haussant le ton : Oui, évidemment, il est conditionné ce pauvre petit ! Je lui soumets une dernière fois le test… Mais quand le chef voulut reprendre l’icône, le petit garçon la serra de toutes ses forces en protestant. Le chef s’emporta et arracha l’icône d’un geste brusque. Le garçon hurla tandis que le chef contemplait la moitié d’icône qui lui écorchait les doigts. Myriam et Joshua se précipitèrent pour consoler le saint enfant. Et le chef comprit que le ciel venait de lui montrer sa mission sur terre : il n’y a pas plus grande responsabilité ni plus grande épreuve que d’accueillir un Saint Homme dans son village… Le chef était donc promis à un grand destin. Myriam et Joshua bégayaient : Évidemment… Tout un village ne peut pas se tromper ! Mais quelle sera la sainte mission de notre enfant, chef ? Et le chef, acceptant enfin sa terrible destinée, répondit : Il aimera et il pardonnera ! Et Myriam souleva l’enfant face à lui et lui répéta avec conviction : Mon fils, tu aimeras et tu pardonneras ! Le chef laissa Myriam et Joshua inculquer la sainteté à leur enfant et se dévoua à son nouveau rôle de chef de village au Saint Homme. Et dans le village, il n’y eut jamais de défenseur plus zélé ni plus irascible que le chef pour défendre la sainteté de cet enfant face aux étrangers sceptiques, ou simplement désagréables.


Et la sainte vie du Saint Homme prit forme. Chaque jour des visiteurs arrivaient, des maisons voisines comme des villages les plus reculés, parfois d’autres contrées, parfois même de lieux que l’on croyait n’exister que dans les contes ou les poèmes. Et chaque jour le Saint Homme écoutait les visiteurs avec une grave mais naïve attention d’enfant, et un léger sourire qui ne le quittait jamais, et chaque jour le Saint Homme répondait à son visiteur : Je t’aime et je te pardonne. Et il advenait bien que, parfois, le colérique s’apaise et se réconcilie avec ses ennemis, que l’endetté trouve l’inspiration et même la fortune, que l’orphelin se découvre des parents insoupçonnés, que le lépreux guérisse et que le paralytique marche. Le plus souvent, l’aveugle continuait de ne rien voir et le mourant continuait de ne pas vivre. Mais dans ces cas-là, une lumière nouvelle éclairait ces visiteurs qui repartaient davantage comblés que les autres ! Comme s’ils n’avaient attendu que ça dans la vie : être aimés et pardonnés.


Le village prospérait désormais, c’est-à-dire que bien des villageois pouvaient s’enrichir tout en feignantant. Le Saint Homme attirait les affamés, les dormeurs, les étudiants, autant d’êtres qui avaient quelques sous à dépenser. Et cela quoi qu’il advînt du Saint Homme. Lorsque Myriam et Joshua moururent d’une indigestion, le Saint Homme se renferma sur lui-même pendant quarante jours, mais les visiteurs continuaient d’affluer : approcher la maison du Saint Homme leur suffisait. Le chef du village adopta l’adolescent devenu orphelin, il lui répéta sa mission d’aimer et de pardonner, et les visiteurs venaient encore plus nombreux. L’adolescent devenu jeune homme ne sut résister aux charmes de la servante du chef et il se retrouva père sans le vouloir. Les visiteurs comme les villageois ne voulurent voir, dans l’événement, que la confirmation que leur Saint Homme, avec sa grave mais naïve attention d’enfant, et son léger sourire qui ne le quittait jamais, se voulait à l’image de ces modestes gens. Et, sans répit, il continua d’aimer et de pardonner.


Le fils du Saint Homme avait d’abord réagi avec le même sourire bonhomme aux remarques des visiteurs et des villageois. C’était une consolation pour les simples gens de dire : Il est aussi un peu comme nous, le Saint Homme. Il ne nous prend pas de haut ! Et s’ils poussaient plus loin les taquineries ou les brimades, c’était pour entendre le Saint Homme, avec sa grave mais naïve attention d’enfant, et son léger sourire qui ne le quittait jamais : Je vous aime et je vous pardonne. Mais pour le fils du Saint Homme, qui grandissait et devenait un petit enfant turbulent, les provocations anodines devenaient une source de colère. Et la colère grandissait en lui. 


Le fils du Saint Homme commença par de petits vols en cachette, qui préoccupaient les villageois. Comme on ne volait jamais dans ce village prospère, plusieurs villageois futés finirent par suggérer : C’est peut-être le fils du Saint Homme ? Ce ne serait pas surprenant qu’un fils de Saint ait du démon en lui. Et commencèrent les séries de petits larcins et de vexations diverses. À chaque fois, on finissait par confondre le fils du Saint Homme. À chaque fois on se disait : Il a du démon en lui. La vie se chargera de l’assagir. À chaque fois le Saint Homme retrouvait son fils et, avec sa grave mais naïve attention d’enfant, et son léger sourire qui ne le quittait jamais, lui disait : Je t’aime et je te pardonne.


Mais le fils du Saint Homme se découvrait une colère toujours plus forte en lui. Il se disait que rien n’était plus intolérable que d’être le fils du Saint Homme. On ne lui permettait pas d’être lui-même. Les villageois tenaient trop à ce qu’il ne soit rien que le fils du Saint Homme. Les visiteurs tenaient à ce côté modeste et humain du Saint qui les guérissait. Et le fils du Saint Homme explosait parfois dans le village, piétinait les jardins, cassait les barrières, battait les chiens, volait les bijoux… À chaque fois on se disait : Il a du démon en lui. Mais la vie se chargera de l’assagir. À chaque fois le Saint Homme retrouvait son fils et, avec sa grave mais naïve attention d’enfant, et son léger sourire qui ne le quittait jamais, lui disait : Je t’aime et je te pardonne.


Et les séries de vols et de bagarres s’aggravèrent, régulièrement des hommes en uniforme arrivaient de la ville voisine pour emmener le fils du Saint Homme au tribunal puis en prison. Et les villageois disaient désormais : Il a du démon en lui. Il ne changera jamais. Et à chaque fois le Saint Homme retrouvait son fils et, avec sa grave mais naïve attention d’enfant, et son léger sourire qui ne le quittait jamais, lui disait : Je t’aime et je te pardonne.


Et le fils du Saint Homme essaya bien de quitter ce maudit village et de refaire sa vie, cependant tout son être était marqué : ou bien on le reconnaissait, ou bien le démon le reprenait, et toujours il se retrouvait à voler et à se battre. Il revenait alors au village, là où vivait le seul homme qui l’avait toujours accepté tel qu’il était au fond de lui, et non pas comme un bagarreur pris du démon, ce drôle de père qui lui répétait, sincèrement : Je t’aime et je te pardonne. Toutefois ce refrain rendait le fils fou de colère. Il ressentait maintenant l’envie de battre son père ! C’était une envie absurde qui n’aurait rien résolu : autant cogner le vent ! Mais il essaya bien de violer la servante de son père. Au dernier moment, en voyant les yeux épouvantés de sa victime, il comprit qu’il ne pourrait pas. Mais sa victime, elle, savait que son agresseur était pris du démon. Et les hommes en uniforme revinrent chercher le fils du Saint Homme. Le fils essaya même de tuer le chef du village. Au dernier moment, en voyant les yeux hagards de sa victime, il comprit qu’il ne pourrait pas. Mais sa victime, elle, savait que son agresseur était pris du démon. Et les hommes en uniforme revinrent emmener le fils du Saint Homme.


La dernière fois que le fils du Saint homme sortit de prison, avec horreur, il se vit dans un miroir : il y découvrait un vieux visage lacéré par les rides et embroussaillé de mèches blanches. Avec le temps, il était devenu plus vieux que le Saint Homme qui avait gardé un visage lisse et enfantin. Le fils du Saint Homme ressentit une grande colère. Et bien qu’il sût depuis toujours que ce n’était pas la solution, il prit un poignard et partit à la rencontre de son père. Ce dernier officiait sur la place du village, au milieu de l’attroupement habituel de curieux et de déshérités. Le fils du Saint Homme surgit avec furie face à son père et lui plaqua le poignard contre la poitrine en rugissant : Que personne ne bouge !


Le Saint Homme haussa les sourcils, les villageois et les visiteurs suspendirent leur souffle. Le fils du Saint Homme raconta son histoire, sur un ton acerbe qui faisait frissonner tous les auditeurs : Depuis ma naissance, je ne suis que l’ombre maudite de cet homme et de son insupportable sainteté ! Depuis ma naissance, je n’ai vécu que des épreuves qui m’ont privé de plus en plus d’amitié, d’amour et de compréhension… En quoi suis-je donc son fils ? Pourquoi est-ce la servante du chef qui s’est réjouie de m’apprendre à marcher, à parler, à écrire, pendant que cet énergumène aimait et pardonnait de manière égale chacun de ses semblables ? En quoi l’amour et le pardon de quelqu’un qui les accorde systématiquement peuvent-il avoir tant de valeur ? Que peuvent bien valoir l’amour et le pardon de quelqu’un qui ne sait ni haïr ni blâmer ? Cet homme m’a interdit d’être autre chose que l’absurde rejeton de sa sainteté ! J’en crève de rage et de douleur ! J’aurais pu être un marin, un forgeron, un guerrier… Mais je n’ai été que fils de Saint Homme, destiné à commettre les méfaits que son père ne pouvait pas rêver ! Je ne suis plus que haine et colère ! Alors c’est terminé ! Et le bras du fils du Saint Homme trembla. Et alors le poignard trembla. Et alors toute la foule trembla. Et même les sourcils du Saint Homme tremblèrent ! Et dans ce moment d’attente insupportable, le fils du Saint Homme ressentit enfin, pour la première fois, une profonde paix en lui. Et il s’entendit parler ainsi : Malgré tout cela, aujourd'hui, je t’aime et je te pardonne, mon père ! Et le fils retourna le poignard contre sa poitrine et se transperça le cœur. Les deux sourcils du Saint Homme s’élevèrent, sa bouche s’arrondit, et la foule sidérée ouvrit des yeux angoissés. Pour la première fois, elle entendit des gémissements sourdre derrière la grave mais naïve attention d’enfant du Saint Homme ; pour la première fois, elle vit des larmes perler sur le léger sourire qui se tordait. Le Saint Homme leva l’index, la foule respira doucement, et le Saint Homme montra le corps encore chaud de son fils : En vérité, je vous le dis. C’était lui le Saint Homme.














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