dimanche 22 janvier 2017

Dès demain



Dès demain



Dès demain, un homme de science découvrira un champignon qui colonisera les océans stériles pour y digérer les plastiques et les métaux lourds : en quelques années ces champignons nettoieront les mers. Et de nouveau le plancton puis les coquillages puis les poissons vivront et peupleront notre planète, rêvait Evelyne. Elle revint à elle en sentant le poids de son amie, Cassandra, qui s’affaissait de fatigue. Elle la soutint et l’encouragea avec un sourire : Allons, dans moins d’une heure, ce sera notre tour ! Cassandra hocha la tête, comme d’habitude, et se redressa du mieux qu’elle pouvait. Evelyne revint à sa rêverie : elle était contente, elle venait de trouver le début de l’histoire qu’elle raconterait ce soir à sa famille.

Dès demain, un ingénieur concevra un appareil pour purifier l’eau de pluie à la maison : plus besoin de patienter de longues heures dans les files d’attente devant les laboratoires-usines qui recyclent l’eau des bidons apportés par la foule, pensait Evelyne. Cette partie de l’histoire rencontrait toujours beaucoup de succès à la maison. Elle la répétait chaque semaine lors du festin familial. Elle eut un large sourire en pensant que, pour ce soir, elle avait trouvé suffisamment de nourriture afin que les restes du repas durent toute la semaine et, pour le dessert, elle avait déniché un incroyable bouquin, une encyclopédie qui montrerait aux enfants comment était le monde avant les événements et, enfin, elle avait en tête toute l’histoire qu’elle raconterait pour conclure la veillée. Tu as toujours ce sourire, Evelyne ! fit remarquer Cassandra presque avec un ton de reproche. Evelyne secoua la tête sans rien dire et Cassandra poursuivit : Moi, je me demande si je vais encore survivre cette semaine. Oh ! ne me réponds pas, je sais que je te dis la même chose chaque semaine… Mais vraiment, je me sens exténuée ! Si j’arrive jusqu’au guichet avec mon bidon, ce sera déjà un exploit ! Quelle misère ! Cette vie m’a usée… Je me regarde et je me découvre plus vieille que ma pauvre mère qui m’attend à la maison ! Comme chaque fois, je vais rentrer avec le bidon, et je vais avoir l’impression que la femme qui m’ouvre la porte, c’est la femme que j’étais il y a quelques années ! Ma mère… Tu te rends compte, Evelyne ?

Evelyne renforça son étreinte autour de son amie. Du bras droit elle tenait son bidon de vingt litres, du bras gauche elle soutenait la pauvre Cassandra qui ahanait depuis le début de leur progression. Mais Evelyne aussi avait du mal, toute privilégiée qu’elle était : bien que fonctionnaire au service de recyclage, elle devait chaque jour douze heures de travail pour obtenir les tickets de rationnement nécessaires aux quatre membres de la famille. Bien que fonctionnaire, c’était chaque matin le réveil à trois heures pour aller se rendre au centre de recyclage et commencer le travail à quatre heures. Mais grâce à cet emploi, les tickets de rationnement étaient assurés chaque semaine et, souvent quelques trouvailles étonnantes faites au centre servaient de dessert aux veillées qu’elle organisait à la maison. La semaine dernière, un kaléidoscope. La semaine précédente une boîte à musique. La semaine d’avant, des crayons de couleur. Et c’était à chaque fois le ravissement des enfants qui ne voyaient pas toujours, dans leur joie aveugle, l’émotion crispée de leur père.

Enfin Evelyne et Cassandra parvinrent au guichet. Comme chaque semaine, après avoir affirmé agoniser, Cassandra se retrouvait vaillante et même légèrement de bonne humeur, ce qui signifiait, pour elle, marcher sans se tenir au bras ferme d’Evelyne. La nuit était tombée depuis longtemps sur la ville. On entendait maintenant les meutes de chiens faméliques hurler dans les quartiers désertés par les humains. On entendait les humains hurler dans les quartiers où l’homme disputait son territoire avec les rats. On entendait le chant d’agonie d’innombrables espèces qui se retrouvaient sans eau, sans nourriture, sans ressources.

Enfin Evelyne parvint à l’immeuble où s’était réfugié sa famille. En énonçant le mot de passe aux vigiles, elle leur offrit un peu de pain. Elle n’oubliait pas qu’ils avaient trouvé des couvertures lors du dernier hiver alors que les enfants grelotaient de faim et de froid, plus proches de la mort que jamais. Elle prit une grande respiration pour monter ces interminables trente étages avec le bidon de vingt litres d’eau et son éternel sac à dos rempli de nourriture. Elle songeait à sa chance d’avoir encore ses enfants et son mari : cela faisait des années que les trois enfants de Cassandra avaient succombé. La plupart des survivants n’avaient plus ni parents ni amis. Les événements avaient tout dévasté. 

Enfin, Evelyne avait franchi les escaliers défoncés, les couloirs encombrés de gravats et d’ordures, les corps des locataires morts de faim, enfin elle atteignait la lourde porte blindée de leur abri. Avec les vigiles de l’entrée, elle était assurée que jamais les bandits décharnés et à bout de force ne parviendraient à pénétrer dans ce qui était encore un immeuble réservé aux citoyens privilégiés. C’était soir de fête de toute façon : Evelyne revenait avec l’eau et la nourriture, elle ne pensait pas aux bandits décharnés, ni aux bêtes irradiées, ni aux épidémies, ni aux nuages de pores, ni à l’air âcre et au sol pourri…

Après le festin, après avoir contemplé les images de l’encyclopédie qui vantait les mérites de l’humanité, ses conquêtes et ses exploits, Evelyne prit une grande inspiration, et elle commença de raconter l’histoire : Dès demain, l’homme trouvera les remèdes au mal qui s’est abattu sur la ville et sur le monde entier. Et le monde qu’il recréera sera encore plus beau que celui d’antan que vous voyez dans cette encyclopédie ! Le ventre gonflé de nourriture, les enfants s’endormirent comme par surprise et leurs parents les recouvrirent de duvets rapiécés. Leur père les embrassa gravement puis il se tourna vers sa femme avec affection et lui dit, avec toute la bonté dont il était capable : Evelyne, ça ne peut pas durer. Nous devons être les derniers de l’étage à jouer cette comédie. La dernière famille, celle qui se cache de l’autre côté des couloirs, j’ai appris qu’elle s’est suicidée. Chut, tais-toi ! l’interrompit Evelyne. Les larmes aux yeux, elle s’emportait, comme chaque semaine : Tais-toi ! Tu n’as pas le droit ! Et son mari baissait la tête, malheureux, acceptant comme une punition la foi sans limites de sa femme. Elle prit pitié de lui et remarqua, comme elle le faisait chaque semaine : Essayons encore ! Je suis sûre que cela va s’arranger ! Au ministère, plusieurs collègues sont tellement confiants… Des hommes de science travaillent dur peu partout dans le monde ! Dès demain, ça peut vraiment changer, ça ne peut que changer !… 

De lendemain en lendemain, une semaine finit par s’écouler. Et demain arriva. Dans son cœur, avec sa foi, Evelyne avait transformé le monde mourant. Elle avait transformé les gratte-ciels éventrés en temples spacieux. Elle avait transformé les routes barricadées et surveillées par des gardes armés, en chemins fleuris. Elle avait transformé les carcasses de machines et de voitures en autels et en fontaines. Dans son cœur, il n’y avait pas de tas de cadavres, de mares stagnantes de déchets phosphorescents, de créatures mutilées et boursouflées de tumeurs. Dans son cœur, il n’y avait même pas la voix éteinte de son mari qui demandait : mais parmi ces beautés qui vivent dans ton cœur, est-ce qu’il y en a au moins une qui pourrait vivre dans le monde réel ? Evelyne répondait en ouvrant son sac à dos plein de sucre et d’algues, d’insectes fumés et de médicaments. Les enfants applaudissaient et leur père baissait la tête, s’interdisant de penser à sa propre enfance et aux festins que lui mangeait… Et demain était là. Comme chaque jour, Evelyne se leva au milieu de la nuit, embrassa ses enfants endormis, embrassa son mari qui, depuis des années, ne savait plus ce qu’était dormir, et elle partit au travail. Et chaque lendemain recommença sans changement. Et le jour du festin arriva comme chaque semaine. Evelyne était très émue car son collègue du centre de recyclage lui avait trouvé un flacon très rare : Son parfum est très pur, tu ne regretteras pas ! et après beaucoup d’hésitation, Evelyne avait accepté ce flacon qui lui apparaissait comme un sinistre mais fabuleux trésor. Un trésor qui brillait comme sa foi aussi forte qu’absurde.

Sous les nuages plus épais et plus noirs que jamais, Evelyne et Cassandra patientaient dans la file plus longue que jamais avec leur bidon d’eau plus lourd que jamais. Le froid s’était fait mordant et la rumeur était devenue silence. La neige grise collait aux semelles et les crissements des bottes de mêlaient aux gémissements. Evelyne elle-même devait produire un grand effort pour composer l’histoire qu’elle raconterait pendant la veillée. Elle peinait à découvrir comment, dès demain, l’homme rendra la blancheur à la neige et le bleu au ciel. Cassandra haletait et n’arrêtait pas de répéter, comme chaque semaine : Cette fois, Evelyne, je n’y arriverai pas… Cette fois, Evelyne, cette fois, il faudra me laisser là… Tu prendras mon bidon et mon ticket… Ce sera pour ma mère… Et pour tes enfants… Mais aujourd’hui, Cassandra ne termina pas sa litanie : sous l’œil exorbité d’Evelyne, la femme squelettique s’écroula dans la neige. Evelyne se précipita vers son amie pour l’aider à se relever. Allons ! Relève-toi ! Nous sommes presque au guichet ! Allons ! Mais Evelyne criait davantage pour occuper son esprit et ne pas penser car, au fond d’elle-même, elle avait compris que Cassandra ne se relèverait jamais. Comment elle expliqua la situation aux gardes qui étaient arrivés peu après, comment elle était parvenue au guichet, comment elle avait réussi à parcourir le chemin jusqu’à la maison dans la nuit glaciale, elle ne savait plus. Mais au moment où la porte s’ouvrit, Evelyne redevint elle-même.

Les enfants crièrent leur joie tandis que leur père, le dos courbé, quittait lentement la cuisine pour les rejoindre. Evelyne s’écria : chère famille, aujourd’hui, c’est vraiment un dessert extraordinaire que je vous ai préparé ! Ah, si vous saviez ce que j’ai trouvé ! Le père se redressa pour s’exclamer : Tu n’aurais quand même pas trouvé du vin ? Il se rappelait avec excitation cette lointaine semaine où sa femme était revenue avec une bouteille d’un vieux vin, un simple vin de table d’antan, que les enfants avaient aussi goûté, s’enivrant promptement, un vin modeste, mais bien conservé, bien vieilli, qui avait engendré une atmosphère de fête irréelle pendant toute la soirée ! Evelyne et les enfants devaient s’en souvenir avec la même intensité car leurs yeux s’allumèrent d’une joie malicieuse. Evelyne répondit qu’en réalité, elle avait trouvé beaucoup mieux comme dessert ! Et du coup, avec le supplément de nourriture - Evelyne ne leur rapporta pas la mort de Cassandra et les rations qu’elle avait récupérées - avec l’histoire merveilleuse qui s’énonçait enfin dans son esprit lumineux, oui, ce serait une superbe soirée. Evelyne essaya de prolonger le repas bien que les enfants repus trépignassent d’impatience, tandis que son mari dodelinait de la tête et semblait vouloir plonger dans le sommeil. 

La veille d’un grand changement, il faudrait que tout soit parfait… se disait Evelyne. Avec des gestes lents, conscients, comme pour accomplir un rituel sacré… Mais devant sa famille qui ne se tenait plus, il fallut bien sortir le flacon du sac, rapidement, sans manières. D’une voix mystérieuse, Evelyne expliqua : C’est un parfum du passé, il est doté de grands pouvoirs ; il suffit d’imaginer un vœu et, en respirant ce parfum, on sent… on sent son rêve se réaliser ! Même son mari ouvrait d’immenses yeux. Evelyne se rapprocha de lui, l’embrassa affectueusement, et elle lui dit d’une voix emplie d’amour : depuis le temps que tes rêves ne se montrent même plus au plus profond de ton cœur… Enfin cela va changer ! Et non pas demain, ni même dans une heure, non ! Cela va changer dès maintenant ! Rappelle ton rêve perdu dans l’oubli, je vais le réaliser maintenant, mon amour : ferme les yeux ! Et tandis que son mari fermait les yeux, Evelyne imbiba un mouchoir du liquide subtil et le plaqua sur le nez et la bouche de son compagnon qui s’affaissa. Avec un immense sourire, elle se tourna vers ses enfants qui lui demandaient, un peu inquiet : Maman, pourquoi tu pleures ? Maman, pourquoi papa est-il tombé ?... Evelyne  leur expliqua : Le parfum a fait son effet et papa rêve maintenant. Il rêve que son désir le plus cher est exaucé, et il est heureux ! Elle eut un soupir, comme si elle retenait un sanglot, mais on crut bien entendre un rire de soulagement et de joie. Elle dit à ses enfants : Embrassez votre père qui rêve son plus beau rêve, et pensez au rêve que vous voulez vivre maintenant : vous allez l’obtenir tout de suite. Et il sera plus fort et plus beau que dans la réalité ! Les enfants s’exécutèrent et Evelyne les endormit. Devant sa famille endormie, elle eut un sourire crispé et mouillé de larmes. Elle n’arrivait pas à commander sa gorge nouée pour leur dire combien elle les aimait. Puis elle alla chercher un couteau dans la cuisine. Puis elle égorgea son mari et ses enfants. Puis elle posa le couteau contre ses poignets, puis contre sa poitrine. Cependant, avant de trancher, elle fit le vide dans son esprit et se recueillit. Elle tenait à accomplir parfaitement sa dernière mission avant de rejoindre sa famille dans le meilleur lendemain qu’elle leur avait trouvé en ce monde. Elle se recueillit, elle laissa venir à elle les images et les parfums, alors elle put raconter la meilleure de ses histoires depuis toutes ces années, depuis qu’elle avait installé ce rituel avec sa famille, et ce fut d’une voix qui ne tremblait pas qu’elle commença : Dès demain…




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